La diversité, cette utopie qui rendra possible toutes les autres

A chaque époque son utopie. J’entends par là une idée, une « valeur », qui fixe un cap, donne une direction pour avancer. Prenons par exemple notre devise nationale : « Liberté, égalité, fraternité ». Trois mots, trois idées, trois valeurs ou trois utopies qui se complètent, s’articulent de façon parfois instable mais qui rassemblées en une même devise permettent de faire émerger ces fameuses « tensions fécondes » dont nous avons tant besoin pour progresser.
La liberté fut l’utopie d’un temps ou le peuple n’était pas souverain mais sujet. L’égalité celle d’un temps où selon votre naissance, votre ascendance, vous n’aviez pas les mêmes droits. Ces combats là sont-ils gagnés ? Bien sûr que non. Des progrès ont été faits, mais ils restent bien fragiles. Et pour chaque progrès, combien de reculs ?
La fraternité est l’utopie d’un temps où les humains, nos semblables, se déchirent, se divisent, se méprisent, semblent comme incapables de surmonter leurs différents et leur différences pour, selon l’expression de St Saint-Exupéry, « regarder ensemble dans la même direction ». Ce temps là, nous n’en sommes pas sortis, loin s’en faut.
La fraternité, si elle apparaît en dernier dans notre devise nationale, est pourtant bien l’utopie qui rendra possible les deux autres. La fraternité est la condition sine qua non de l’égalité et de la liberté. En la plaçant en troisième position, c’est comme ni nous avions placé la première marche d’un escalier après la deuxième et la troisième. Il n’est donc pas étonnant que, avec une hiérarchie de valeurs aussi bancale, nous nous cassions souvent la figure !
Il me semble, cependant, que nous avons oublié une marche à l’escalier : la première, peut-être même le socle de toutes les autres. En amont même de la fraternité, la liberté et l’égalité (J’ai tendance à trouver que ça marche mieux dans ce sens là – chacun se prononcera).
Cette première marche, ce socle sur lequel la construction des autres utopies sera peut-être enfin possible, c’est la diversité.
Il bien facile de considérer l’autre comme son frère ou sa sœur s’il nous ressemble en tous points, s’il parle la même langue, revêts les mêmes habits, partage les mêmes goûts et les mêmes orientations sexuelles, politiques ou religieuses que nous. Mais ce n’est alors pas de la fraternité. Ou, en tout cas, c’est une conception si étriquée de la fraternité qu’elle ne permet pas de faire société, qu’elle ne permet pas de vivre ensemble de façon apaisée, qu’elle ne permet pas de construire les liens de confiance minimum qui permettent à chacun d’exprimer sa liberté dans le respect de celle des autres.
La diversité, entendez par là le fait non seulement d’accepter la diversité, mais aussi de la promouvoir et d’en faire une valeur fondamentale de nos sociétés, est aujourd’hui une utopie urgente et nécessaire.
Pourtant, tout aujourd’hui, malgré les discours et les propos superficiels, tend à nier la diversité ou à la repousser dans les marges. La façon dont nous éduquons nos enfants fait fi de leurs différences voire même cherche explicitement à les gommer. Notre modèle de démocratie représentative a tendance à lisser les différences ou les nuances dans les opinions des citoyens, poussant de nombreuses frustrations à s’exprimer de façon violente. Notre modèle industriel, fondé sur la standardisation et l’uniformisation, cherche à nous faire adopter les mêmes produits, les mêmes services, par delà nos aspirations réelles et au mépris de nos différences culturelles. Notre agriculture nie la diversité des terroirs, des climats, des sols et des semences, et ce faisant, contribue à les affaiblir. Notre mode de développement, d’urbanisation, de gestion des espaces et des ressources provoque l’effondrement de la biodiversité, appauvrissant notre monde et nous plongeant dans cette « réalité diminuée » dont j’ai déjà parlé ici. Or, les effets de cette « réalité diminuée » sur notre façon d’être seront dramatiques, même dans l’hypothèse, peu probable, où notre espèce ne serait pas elle même emportée par l’effondrement biologique dont nous sommes la cause.  La diversité, sous toutes ses formes, s’estompe, voire s’effondre, sous nos yeux. Et ce n’est pas juste dommage ou regrettable : c’est un pilier essentiel de la vie qui disparaît et dont nous sommes en train, par ignorance, par indifférence, sans parler bien sûr de la malveillance, de nous priver.
Nier la diversité, la repousser dans les marges, c’est instiller de manière perfide l’illusion qu’il y a « nous » et « les autres », et que nous pourrions très bien vivre les uns sans les autres, ou les uns séparés des autres. C’est nier nos interdépendances et leurs effets sur notre évolution non seulement personnelle, culturelle et sociale, mais aussi, au sens strict, biologique. Comme l’a si bien exprimé Boris Cyrulnik, « le paradoxe de la condition humaine c’est qu’on ne peut devenir soi-même que sous l’influence des autres ».  Ce qui est vrai des individus l’est aussi des sociétés humaines et des espèces : nul ne peut s’épanouir et être ce qu’il est sans altérité.
Il est urgent d’ériger la diversité au rang de valeur fondamentale, d’en faire un pilier de notre socle de valeurs. Il est indispensable, essentiel même, de la valoriser, de la promouvoir, de la rechercher activement et de la restaurer, tant qu’il est possible.
La diversité est l’utopie de notre temps. Elle est celle qui rendra possible toutes les autres.

Réalité diminuée

Madeleine Renaud disait « les oiseaux sont les derniers animaux sauvages que l’on peut voir facilement ».

Mais pour combien de temps encore ?

Nous vivons dans un moment bien particulier : 26 ans après le sommet de la terre à Rio, plus de 30 ans après l’apparition de l’expression « développement durable », 55 ans (!) après la publication de « Silent spring », par Rachel Carlson, il est à nouveau question d’un printemps silencieux.

Semaine après semaine, des travaux scientifiques rigoureusement validés nous confirment ce que nous savons déjà. 50 % des populations de vertébrés sauvages ont disparu de la surface de la terre en 50 ans. Les populations d’insectes volants, parmi lesquels les pollinisateurs, ont été divisé par 4 en 40 ans. La disparition des oiseaux, mêmes des espèces autrefois les plus communes, s’accélère sans cesse. Et les océans qui se vident sous les coups de butoir de la surpêche, des pollutions chimiques et sonores, de l’artificialisation du littoral et de l’acidification.

Nous vivons dans un moment où la biodiversité, entendez par là l’ensemble des formes de vie sur terre ; la vie à tous ses niveaux d’expressions, des gènes aux écosystèmes en passant par les espèces ; et, ce qui est peut-être l’essentiel, leurs interrelations entre elles et avec nous ; cette biodiversité donc, qui disparaît, qui s’effondre sous nos yeux indifférents, à un rythme 1000 fois supérieur au rythme naturel d’extinction des espèces.

Ce monde-là, que nous avons déjà presque oublié avant d’en avoir fait le deuil, tant nous « zappons » à travers un flot continu d’informations désordonnées, tant nous avons tout fait pour ériger des barrières mentales et technologiques entre lui et nous, s’efface.

Et c’est, avec lui, une part de nous-même, de notre culture, de notre capacité empathique, de notre humanité qui s’estompe peu à peu.

Il est paradoxal de constater qu’au moment même où nous parlons de plus en plus de « réalité augmentée », que ce soit dans le monde des loisirs ou des applications professionnelles, nous sommes en fait confrontés, chaque jour qui passe, à un monde qui s’appauvri, et qu’il conviendrait plutôt de prendre conscience que nous nous habituons, sans vraiment réagir, à ce qu’il faut bien appeler une « réalité diminuée ».

Notre monde ressemble de plus en plus à celui qui décrivait Philip K. Dick dans son roman « Les androïdes rêvent-il de moutons électriques », qui allait donner « Blade Runner » au cinéma. Derrière l’apparence d’un roman de science-fiction, ce livre est en fait le premier ouvrage grand public sur l’empathie. Ce que Philip K. Dick y décrit, c’est un monde dans lequel les humains, désemparés, perdus, vivent sans aucun contact avec d’autres espèces que la nôtre. Un monde dans lequel les repères sont estompés. Un monde dans lequel vivre en humain est désormais un défi presque impossible, puisqu’il n’y a plus de non-humains.

Il est aussi temps de relire, avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, cet autre texte prémonitoire qu’est la « Lettre à l’éléphant», de Romain Gary. Face aux défis que représentent, entre autres, la montée des extrêmes xénophobes, la radicalisation et les tentations complotistes, il est indispensable de renforcer notre capacité à accepter la différence, la tolérance, le respect, le fameux « vivre ensemble » et l’empathie. Or, cette tâche nous sera de plus en plus difficile à mesure que notre espèce sera de moins en moins entourées d’autres espèces, des plus charismatiques et « sympathiques » aux plus étranges ou dérangeantes. Or, ces vertus-là sont essentielles. Elles sont le socle qui fonde tout engagement. Elles sont ce dont nous aurons le plus besoin pour ce grand voyage vers un monde inconnu, dont chaque jour qui passe nous rapproche.

Le Permanagement

Note : C’est un article important que je relaie aujourd’hui, avec l’autorisation de son auteur, Guillaume Pérocheau, enseignant chercheur à Aix-Marseille Université. En proposant une remise à plat des 4 mythes fondateurs du management, il ouvre des perspectives absolument passionnantes. Je n’en dit pas plus et vous laisse lire. Comptez sur moi pour y revenir bientôt. 

L’échec du Management

Depuis les années 50 nous sommes entrés dans l’ère géologique dite de l’Anthropocène, une ère dans laquelle l’activité humaine est la principale force géologique (Crutzen 2002; Steffen et al. 2007). Or il s’agit d’une Anthropocène péjorative : l’extinction des espèces est 100 fois plus rapide que dans l’ère précédente (Leakey 1996), et désormais, chaque année, le suicide fait plus de morts que l’ensemble des guerres sur la planète (Anon n.d.). Si l’activité humaine est la cause de cette Anthropocène, c’est donc qu’il faut revoir notre vision même de ce qu’est l’activité collective des hommes. Or, le paradigme dominant en ce domaine est le management, dont les mythes et récits gouvernent l’activité dans des millions d’entreprises, commerces, prisons, hôpitaux, universités, ONG à travers le monde depuis presque un siècle. Pour vivre un autre anthropocène, une autre ère de l’homme, nous devons donc faire un changement complet de paradigme en matière de management, de gestion, d’organisation.

Pour construire un pont, faire rouler des trains, soigner des patients dans un hôpital, explorer des fonds marins, faire de la recherche, nourrir les hommes, s’amuser, il faut bien se coordonner, se rencontrer, se donner des cadres, avoir un minimum de planification, il faut aussi échanger. Or, depuis le début de la révolution industrielle, nous avons inventé un ensemble de règles, de pratiques, de récits, de concepts, pour orchestrer l’activité collective. Cet ensemble polymorphe, que nous désignons du mot valise « Management », s’appuie selon nous sur 4 mythes fondateurs :

Les 4 mythes fondateurs du Management

  • Le premier mythe, imposé par les économistes, c’est que l’activité collective a comme but principal de satisfaire des agents économiques rationnels (Smith 1776),
  • Le second mythe, issu de l’impérialisme des grandes nations, est que pour croître, on doit, on peut exploiter des ressources naturelles (Zimmerer 2001),
  • Le troisième mythe, issu des sciences de gestion, est que nous avons besoin de règles et de pratiques pour améliorer la performance des organisations (voir … n’importe quel manuel de Management).
  • Et le quatrième mythe, issu de la politique, est que l’arrière-plan de l’activité collective, c’est la guerre économique perpétuelle (Colin 2012).

Ces 4 assertions sont des mythes, en ce sens qu’elles sont des affirmations auto-réalisatrices (Merton 1948), ancrées dans une vision du monde (une ontologie) dualiste. Dualiste, parce qu’elle sépare l’homme de la nature, le corps de la pensée, le Nord du Sud, le client du fournisseur, etc.

Nous proposons ici une alternative, le concept du permanagement, qui décrit un ensemble de principes et d’outils pour repenser l’activité collective, en renversant en profondeur ces quatre mythes pour tenter de construire un Anthropocène heureux. Il s’agit d’un néologisme entre Management et Permaculture. Le préfixe »perma » renvoie également à la permission (que l’on donne, que l’on reçoit, celle d’être libre) et à la perméabilité, qui est une autre manifestation de l’interdépendance.

Le Permanagement dans un monde non-dual

Nous ancrons le permanagement dans une vision non-dual du monde,(Hanh 1988; Besel 2011; Latour 1999) dans laquelle nous comprenons qu’une femme, un homme, un plant de vigne, une entreprise, un pont, un syndicat, un allemand et un indonésien sont interdépendants les uns des autres, et sont des processus en transformation perpétuelle. D’ailleurs cette ontologie non-duale s’impose d’elle-même dans l’Anthropocène, puisque dans cette ère géologique nous savons que la façon dont je mange à Toulon ou dont tu te déplaces à Dijon, aura un impact direct sur les conditions de vie d’un mineur en Afrique, ou sur le devenir de la grande barrière de Corail. Ce n’est donc pas tant une posture politique ou philosophique que le simple ré-alignement avec la nature réelle du monde.

Le schéma du permanagement présenté ci-dessous s’inspire visuellement de la notion japonaise de l’Ikigaï, et aussi de certaines représentations faites du développement durable, en y ajoutant la dimension « s’organiser ».

Aux intersections de ces cercles, apparaissent les notions de Liberté, de responsabilité, d’équité et de durabilité, qui seront commentées par ailleurs.

Satisfaire Homo Economicus => A) Rencontrer des êtres Vivants

Le premier changement de paradigme concerne la notion d’Homo Economicus. L’idée que les hommes au travail, les hommes consommateurs, sont avant tout des agents économiques rationnels faisant des choix rationnels, dans le but de maximiser leur satisfaction personnelle, cette idée reste encore très profondément ancrée dans nos façons de voir les humains (Anderson 2000). Ce concept d’Homo Economicus, projette l’image d’un humain seul, séparé des autres humains et séparé du monde, tentant de satisfaire ses besoins. Et c’est cet être là, insatisfait et égoïste, que le management tente habituellement au mieux de servir ou d’éduquer, de motiver, de contrôler et au pire de manipuler .

Dans le permanangement, nous défendons l’idée de rencontrer des êtres vivants. L’enjeu de la vie, l’enjeu de la vie en société, du travail, de la vie collective, c’est d’aller à la rencontre de l’immense complexité des êtres vivants que nous croisons chaque jour. A commencer par aller à la rencontre de nous-même, de ce qui nous anime. Les humains ont des émotions , un passé, des habitudes, une culture, une langue, un réseau, des rêves, et éventuellement, une inclination profonde à contribuer, à prendre soin (Böckler et al. 2016; Batson 2011; Singer et al. n.d.; Ricard 2013) L’humain que nous décrivent d’autres branches des sciences sociales, comme l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, les neurosciences, l’histoire, la littérature, est un être infiniment plus riche et plus complexe que cette vision réductrice d’un homme agent économique.

De plus, l’humain n’est pas le seul être vivant sur cette planète, et dans son activité et ce depuis la nuit des temps, il est accompagné par des animaux et des plantes avec qui il vit en osmose, et sans lesquels aucune vie n’est possible. Ces êtres vivants là aussi, nous souhaitons les rencontrer.

Améliorer la performance des Organisations => B) S’organiser en Harmonie

Le deuxième changement de paradigme concerne notre approche de l’activité collective. Lorsque nous manageons notre activité, nous souhaitons avant tout améliorer la performance de nos organisations. Nous travaillons pour le bien d’une entité abstraite, une personne morale, nous la réifions, nous pensons qu’elle a une culture, une autonomie, nous prenons soin de sa structure, de ses processus, de son image, de ses frontières. Nous feignons de croire que nos organisations sont permanentes, et nous souffrons lorsque nous devons les adapter, les modifier, les quitter (Weick 2012).

Dans le permanagement ce n’est pas la performance qui est le but ultime mais c’est l’harmonie. La performance, la structure, les processus, l’image, ne sont là que pour favoriser l’harmonie entre des femmes et des hommes qui souhaitent se coordonner dans le travail. On ne met pas l’accent sur une organisation réifiée, mais sur le verbe s’organiser(Weick et al. 2005). Une entreprise est un processus, une transformation, le résultat des efforts combinés, une flamme. C’est plus un verbe, une action en train de se faire (une entreprise), qu’un substantif, un objet. Nous préférons participer à une entreprise plutôt que de travailler dans une boîte. Entreprendre, c’est prendre ensemble.

Lutter dans la Guerre économique => C) Echanger dans la Paix Economique

Le troisième changement de paradigme concerne le mythe de la compétition. En Occident et dans une grande partie de l’Orient, les guerres chaudes, armées contre armées, ont à peu près disparu. Mais elles ont été remplacées par un climat perpétuel de guerre économique(Colin 2012). Chaque année, ces guerres font des milliers de morts, morts de stress, de maladies chroniques, de pollution, de dépressions. Cette lutte incessante se propage à tous les niveaux. C’est la compétition entre les États-nations, entre les économies, entre les continents, les cultures, les sexes, les entreprises, les employés, les équipes de sports, les partis, les pour et les contre. Nous créons systématiquement 2 camps, 2 antagonismes, une dualité, attachés que nous sommes au mythe de la compétition (Kohn 1986). Mais tôt ou tard, la compétition mène à la violence. Et en attendant, il n’y a presque pas de discours sur un possible après-guerre.

Le permanagement veut porter un discours de paix économique (Duymedjian & Huissoud 2012). L’activité collective n’a pas comme objectif d’être en lutte et de gagner le combat contre les autres. Son horizon est de créer, d’échanger et de partager des ressources, des connaissances, de la nourriture, des jeux, des loisirs, pour le plus grand nombre, et en respectant la place de chacune et de chacun, animaux et écosystèmes y compris. Nous parlons volontairement d’échanger parce que l’échange commence souvent par le don et que le don est à la base de toutes les sociétés humaines (MAUSS n.d.; Alter 2009).

Exploiter des ressources naturelles => D) Prendre soin de Terre-Mère

Le quatrième changement de paradigme que nous proposons concerne notre relation au monde. Dans une vision traditionnelle dualiste, le monde et en particulier le monde naturel, apparaît comme un décor pour l’activité humaine (au mieux) ou une possession de l’homme (au pire). Il y a une séparation, une grande fracture, entre l’homme et la nature(Oelschlaeger 2007; Goldman & Schurman 2000). Dans les racines du management, né au 19ème, dans une période ou la terre semblait infinie, philosophiquement encore plate, la nature est un stock de ressources naturelles que l’on peut exploiter et transformer.

Dans le permanagement, nous comprenons que les êtres humains sont une partie de la nature. Nous sommes de la poussière d’étoiles, mais bien plus encore nous sommes la poussière de la planète Terre : nous en venons et nous y retournons. Un être vivant n’est que l’expression temporaire d’une possibilité de la planète. Dans nos actions collectives, lorsqu’elles sont faites avec cette conscience-là, notre plus belle motivation est de prendre soin de notre Terre-mère, c’est à dire de prendre soin de nous-mêmes, et de nos enfants(Rabhi 2012; Latour 2013).

Au final, le permanagement c’est d’aller à la rencontre d’êtres vivants pour s’organiser en harmonie afin d’échanger dans la paix économique en prenant soin de la terre mère.

La suite ?

Dans notre schéma, et pour insister sur notre ontologie non dualiste, les quatre cercles se chevauchent, et désignent d’autres territoires. Dans un prochain article, nous reviendrons sur ce qui se joue sur ces intersections, qui suggèrent d’autres retournements de postures, d’autres remises en cause des principes canoniques d’un monde managé :

  • Libre, vient adoucir le contrôle
  • Equitable, vient assouplir la compétition
  • Durable, vient remplace l’accaparation
  • Responsable, vient questionner la consommation

(A suivre)

Vous pouvez citer cet article en utilsant ce DOI10.13140/RG.2.2.12850.50889

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Article publié initialement ici : https://www.linkedin.com/pulse/le-permanagement-guillaume-p%C3%A9rocheau/

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Ancre de Chine

Pékin, Shanghai, Canton, Shenzhen, Chengdu, Hangzhou. Ville après ville, les mêmes avenues commerçantes, les mêmes « mall », les mêmes boutiques de luxes. Pour le voyageur qui, lorsqu’il est en France, se tient volontiers à l’écart de ces endroits, la Chine semble être devenue un gigantesque centre commercial. Vision subjective et biaisée, bien sûr. Je n’aurais vu que quelques quartiers de quelques grandes villes. La Chine est riche de fabuleux trésors naturels que je n’aurais hélas pas eu le temps de contempler. Mais cette expérience subjective, c’est aussi, en partie, la Chine d’aujourd’hui.

Les écrans publicitaires vidéo, sonorisés, se glissent dans les moindres interstices de l’espace public. Le soir venu, des écrans lumineux géants, de la taille des immeubles, créent une ambiance proche de celle du film « Blade runner ». La saturation des sens due à cette profusion d’images animées, de sons, de musiques, de messages publicitaires auxquels je ne comprends rien provoque en moi une sorte d’écœurement, comme une pâtisserie trop sucrée qui, saturant nos papilles, déclenche une sensation de satiété proche du dégoût. Cela ne semble pas être le cas des chinois que je croise. Ils prennent visiblement plaisir à cette immersion sensorielle. Ils donnent l’impression de se ruer sur la consommation de masse et de luxe comme un être assoiffé se précipiterait avidement sur la première source d’eau potable.

Venu parler ici d’une économie réconciliée avec le vivant, de villes inspirées par la nature qui (re)feraient une place à la biodiversité, je m’interroge, en ce soir où j’erre dans le centre de Chengdu. Où est-elle, la nature ? Est-elle dans le cœur des passants ? Est-elle encore seulement dans leurs rêves ? Je croise des regards, des sourires. Me sont-ils adressés ? Ou est-ce ce promeneur solitaire, contemplatif et rêveur, qui prête à sourire tant il semble incongru à flâner ici sans rien acheter ?

Soudain, le chant d’un grillon se fait entendre, émergeant au milieu des publicités sonores, des sonneries de téléphone et des bruits de moteurs. Incrédule, je m’approche. C’est bien un grillon. Un maigre parterre de plantes ornementales lui sert d’habitat. De toutes ses forces, il semble murmurer à notre conscience. Se faisant porte parole d’une nature si discrète en ce lieu, il nous parle. « Je suis là » dit-il. « Vous êtes ce que je suis ». « Ni maîtres, ni possesseurs, vous êtes ce que nous sommes : vivants ».

Cette expérience, visuelle et sonore, cette « rencontre », me plonge dans un abîme de pensées. Même dans ce monde « dickien », il reste quelque chose de la nature. Et le peu qu’il reste peut suffire à nous submerger d’émotion. Un peu comme ce personnage du roman « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques », bouleversé après avoir aperçu une simple araignée dans l’escalier d’un immeuble désaffecté. Le premier véritable animal vivant qu’il ait vu depuis des années, de toute sa vie peut-être.

Cette expérience, cette « rencontre », restera dans ma mémoire comme un moment étrange, magique, révélateur aussi, au milieu d’un séjour en Chine d’une richesse humaine incroyable.

Les défis écologiques et sociaux sont immenses, en Chine comme ailleurs. Et les raisons d’espérer sont, ici comme ailleurs, dans les espoirs et les initiatives des femmes et des hommes. J’ai ressenti, en particuliers chez les jeunes, venus très nombreux à mes conférences, une attente et une envie d’agir extraordinaire. J’ai fait ici de très belles rencontres, et il serait impossible de les citer tous.

Mais comment oublier cet échange que j’ai pu avoir avec Mme ZHANG Shiqiu à l’Institut français de Pékin, sur le chemin qui nous reste à parcourir, en ces deux points du monde si différents que sont la France et la Chine, vers une économie écologique et solidaire. Sur le sens même des mots, comme celui qui en chinois désigne l’écologie, regroupant les caractères « vie » et « relation ». Comment ne pas penser à Robert Barbault qui disait que l’écologie est la plus belle des sciences, car c’est celle qui étudie les relations entre les êtres vivants.

Comment oublier cette rencontre à Canton avec des jeunes étudiants en langues, mais aussi en design, en économie ou en architecture, et leur avidité à en savoir plus sur le champs des possibles pour mettre en œuvre, chacun dans leur domaine, la permaéconomie ?

Comment oublier ce dialogue avec M. NAN Zhaoxu, éditeur, auteur et naturaliste chevronné, qui mobilise des centaines de bénévoles pour inventorier et préserver la très riche biodiversité de Shenzhen, et n’hésite pas pour cela à s’opposer – avec succès – à de vastes projets immobiliers.

Comment oublier M. Shikun LU, qui a ouvert la première école Freinet en Chine, mettant en application des principes proches de ceux de la permaéconomie pour l’éducation des enfants à la curiosité, à la coopération, à l’interdisciplinarité et à l’expérimentation ?

Il y a ceux qui auront rendu ces rencontres possibles, que je voudrai remercier. Il y a ces regards, ces mains qui se lèvent, ces questions, ces lumières qui s’allument dans les yeux, ces rêves qui s’éveillent, que je n’oublierai pas. Une part de moi restera ancrée ici, où je vous ai connus.

Et puis il y eu toi, l’improbable grillon de Chengdu.

Alors, en plus de tous les humains que j’ai rencontré ici, en plus de ces échanges et ces conversations d’une richesse inouïe que j’ai pu avoir en préparant ces conférences, en les donnant ou lors des rencontres informelles qui les ont suivies, je voudrais te dire, à toi aussi cher grillon, merci.

Grillon, cher grillon. Discrète persistance d’un monde oublié auquel nous appartenons tous, toi et nous.

Grillon, cher grillon. Bien plus qu’une survivance du passé, tu es la promesse d’une résurgence, d’une renaissance.

Grillon, cher grillon, tu nous invites à larguer les amarres qui nous relient encore à ce vieux monde qui se meurt pour jeter l’ancre sur les rivages d’un nouveau monde.

La dimension hédoniste de la transition écologique

Note : Cet article a été proposé par le Prince Louis-Albert de Broglie pour un projet de revue à paraître en 2015. Ce projet n’ayant finalement pas vu le jour, l’article était resté jusqu’ici inédit, malgré sa grande valeur. Nous le publions ici, tant en raison de cette valeur que de sa proximité évidente avec le sujet de la permaéconomie.

Les générations futures considéreront-elles un jour que les deux cent dernières années d’intense prédation des ressources naturelles et des écosystèmes qui pourtant nous nourrissent, nous soignent et nous émerveillent, ont démontré un degré exceptionnel d’inconscience de l’espèce humaine sur son habitat ? Pourraient-elles « un jour nous haïr » comme le soulignait Nicolas Hulot lors de son intervention au Sommet des Consciences[1] ? Pourraient-elles voir dans ces quelques générations passées un sommet d’égoïsme terrifiant, la bêtise de la pensée court-termiste, tel l’homme qui coupe le cerisier pour cueillir ses fruits et s’étonne l’année suivante de ne plus pouvoir les déguster !

Cette grande transition écologique, que nombre appellent de leurs vœux, conscients de l’urgence d’un changement holistique, aura in fine pour but de donner une dernière chance à l’humanité. Cherchant à répondre ainsi à la fragilité de l’homme ainsi qu’à celle de l’ensemble du vivant, de laquelle l’homme est lui-même responsable, ce changement d’ampleur sera du ressort des gouvernants comme des citoyens. Par leurs voix, leur insurrection, et par ce qu’ils observent, ils devront modifier le cours de l’histoire récente, brève mais destructrice, intense dans ses contradictions et dans ses fausses certitudes aujourd’hui contredites.

Or le vivant, produit de l’évolution, de ce laboratoire que notre planète abrite depuis l’apparition des premières molécules, des êtres unicellulaires, des algues, des mousses, est une source phénoménale et inépuisable d’émerveillement. L’infinie beauté, l’extrême complexité, l’admirable capacité de résilience de cette vie, reste pour partie un mystère inexplicable.

Et nous ne sommes pourtant qu’à l’aube de nouvelles découvertes, que ce soit au fond des abysses ou aux cimes des canopées, au cœur de la terre, dans les êtres microscopiques, plus petits que le micron. Tous ces organismes vivent et évoluent depuis des millénaires en un tout écosystémique, symbiotique qui doit nous obliger, nous les homo sapiens, à les considérer comme existant consubstantiellement à un ensemble.

Notre tube digestif n’abrite-t-il pas des milliards de bactéries, qui constituent un véritable écosystème au service de notre survie ?

De la même façon, ne partage-t-on pas des gènes avec les espèces animales, que l’évolution a transformés en intelligence humaine par d’incroyables adaptations ?

Les sciences naturelles, les sciences de la Vie, la botanique, la zoologie, la conchyliologie, la minéralogie, l’entomologie… ont soulevé tout au long de leur histoire des questions d’ordre métaphysique. Elles ont aussi paradoxalement porté un coup irrémédiable à la notion de nature sacrée, de création divine, en objectivant la nature, en la décortiquant.

Alors qu’une règle cosmique, selon nos racines méditerranéennes, plaçait toutes formes de vie sous l’autorité ou la bienveillance d’un panthéon de divinités qui donnait à chaque chose le sens de son destin, nous avons failli à ce regard, à ce qu’il confère de supérieur à la nature et au mystère dont il l’entoure.

Sur le fondement de la curiosité et de la quête du pourquoi, dans cette somme incalculable du vivant, nous avons appris à reconnaître ce qui était comestible, ce qui était médicinal, tinctorial, cosmétique, industriel. Nous avons appris à rechercher les constituants remarquables aux vertus nombreuses. Nous avons appris à puiser ces richesses issues des temps immémoriaux, pour satisfaire notre bien supposé, jusqu’à oublier par nos vanités toutes la gestion de leur finitude.

D’un peuple de chasseurs-cueilleurs, puis sédentaires, nous sommes devenus chasseurs-préleveurs, chasseurs-extracteurs, chasseurs-destructeurs et enfin chasseurs-exterminateurs. Dans le même temps notre intelligence créatrice, qui fut un temps glorifiée par les peintres, les musiciens, les poètes, fut mise au service unique de la marchandisation, de la spéculation, de la simplification, seuls possesseurs de cette fameuse diversité qui au premier instant nous émerveillait et nous éveillait tant.

Pendant une longue minute fermons les yeux et revivons quelques émotions en découvrant les natures mortes flamandes du XVIIe comme celle de Willem Claeszoon Heda, toutes bien vivantes par la fraîcheur et la saveur qu’elles dégagent. Fermons les yeux et regardons les paysages de Gainsborough, la peinture animalière de Jean Baptiste Oudry. Fermons les yeux et relisons les odes à la Nature, Musset, Victor Hugo, Ronsard… Si cela était il y a peu de temps à l’échelle du temps humain, à l’échelle du temps naturel, c’était hier.

Ces images du beau se sont démocratisées lorsque les musées se sont appropriés la leçon de choses ou la leçon d’art, elles sont devenues des images populaires, accessibles jusqu’à devenir de la publicité. Ventant ce qui doit être esthétique et ce qui doit être bon pour vous, pour nous, pour eux. Aliments prémâchés et prédigérés au point où, en l’espace de quelques décennies, rien n’est plus beau que d’avoir le même « bel objet » entre les mains, la même pomme aux quatre coins du globe, la même émotion au son du pschitt d’une boisson gazeuse, le même sens du sublime ! L’esthétique l’a emporté sur le vrai, la standardisation sur le naturel.

Le panthéon des dieux a muté en panthéon des marques, epsilon des dieux, mais références de beauté universelle pour certains.

Alors qui s’émeut encore de cette campagne où les foins étaient battus par l’outil des paysans qui aimaient leur terre, qui vibrait au rythme des saisons, des semailles, des chants sur le chemin des moissons.

Alors qui s’émeut encore de l’identité d’un peuple symbole d’un territoire, d’un paysage symbole d’une racine, d’une vie symbole d’une histoire.

Alors qui s’émeut encore, humant une soupe cuisinée par une grand-mère dépositaire d’une tradition, d’un tour de main ? Elle qui avec amour et pour les autres, transforme les légumes d’un potager qui allie la richesse de produits naturels pour amadouer le palais de plusieurs générations, symbolisant ainsi leur histoire singulière, celle de leur famille, de leur terroir.

Cette transition énergétique évoque tant de sujets que l’on en oublie le principal. Les uns en appellent à la transition énergétique et l’abondance d’une énergie moins prédatrice des ressources naturelles, les autres en appellent à l’éco-rénovation, l’éco-mobilité, l’économie du partage, l’économie circulaire, des villes durables, éventuellement de l’émergence des territoires et de la préservation de la biodiversité…

Peu évoquent l’amour du beau, du bon, du juste comme si la juxtaposition linéaire de ces trois mots était réservée à une déclaration devant un parvis boboïsant en quête de nostalgie.

Ce qui nous sustente, au-delà de l’aspect physiologique, résonne pour chacun en son for intérieur, il résonne de souvenirs, de saveurs, d’histoire et de plaisir.

Le vivant pour se nourrir, le vivant pour ce qu’il résonne en chacun de nous. Mais pour cela il faut modifier la lecture que nous avons de ce vivant. Il faut changer de logiciel et le reconfigurer à la lueur des grands enjeux que sont notre santé, celle des sols qui nous nourrissent, des cours d’eau et des nappes phréatiques qui nous abreuvent, des paysages qui symbolisent notre appartenance à une région, à un lieu, à notre histoire.

Il faut faire prendre conscience que tout est interconnecté, que le vivant est la chaîne de la vie dont nous sommes un des maillons, que si un maillon se rompt, cette chaîne n’en est plus une. Si les grands requins disparaissent alors qu’en est-il du plancton ? Si les vers de terres disparaissent, alors qu’en est-il de la terre fertilisable ? Si les pollinisateurs s’effondrent, alors qu’en est-il de la floraison ? Si les terres ne sont plus cultivables, qu’elles s’assèchent comme au Sahel, alors les populations fuient pour d’autres mirages et qu’en sera-t-il de la paix, cette colombe revenue du mont Ararat !

Une terre nue est triste, une terre nue est laide, elle est lavée par le vent, par la pluie, elle est pauvre et elle peut même s’asphyxier.

Une terre abandonnée peut être aussi une insulte à la vie, car si elle n’abrite plus tout une chaîne du vivant, elle est tout juste un espace non construit, alors qu’une parcelle cultivée est une véritable machine de vie qui fixe le carbone et l’azote, crée de la matière organique, favorise la richesse des sols et des sous-sols et révèle tant de nutriments essentiels à la production maraîchère mais aussi à toute la vie du sol.

Mais ce n’est pas tout. Le vivant est une collection infinie de graines et un patrimoine génétique différent, complémentaire et impressionnant.

Cette richesse variétale, cette richesse d’espèces ou de races sont autant de produits de l’évolution que devons protéger. Encore faut-il être curieux de connaître les nombreux services de cette richesse !

A commencer par des services de subsistance, de qualité de nourriture, de nos besoins de matières naturelles pour les services et l’industrie, puis les services écosystémiques, de relations entre êtres vivants essentiels à la chaîne, de services culturels, ce qui relie le territoire à notre émerveillement et provoque l’émergence notamment des arts.

Le beau est là, il est omniprésent, mais il faut le cultiver et le transmettre, le passer et le préserver.

Il ne faut pas avoir peur de l’appréhender par curiosité et par fascination, car le beau devient alors bon, bon pour chacun en tant qu’être doté de conscience et ainsi d’émotions, car celles-ci sont de tous ordres, olfactif, visuel, gustatif, tactile, auditif.

Se lever aux chants des oiseaux, travailler dans la verdure, humer l’air frais et parfumé des premiers nectars d’un matin de printemps, autant de joies qu’en compte le Bonheur Intérieur Brut cher à Stieglitz, cher à quelques nations, comme le Bhoutan, le Costa Rica qui ont mis la paix et la préservation du vivant au sommet du portique de leur édifice.

Alors doit-on en appeler au beau et au plaisir pour réussir la transition énergétique.

Cela paraît si évident que la réalisation pourrait en être encore plus improbable.

Cette dimension hédoniste devrait être la préoccupation des politiques car c’est en quelque sorte une arme formidable contre de nombreux déracinements.

Les hommes et les femmes qui doutent de la déshumanisation du monde se tournent résolument vers les campagnes, vers la nature où ils recherchent un équilibre salvateur.

La nature appelle aujourd’hui des hommes résolument libres. Libres car ils possèdent la connaissance, celle des informations disponibles via Internet, libres car ils voient les limites d’un monde de prédation qui semble avoir tenté toutes les routes de la pensée politique. Libres car pour la plupart ils ont compris que la véritable liberté c’est l’indépendance de leur propres vies. Et que celle-ci commence par un air sain dans un corps sain, donc une nourriture saine et abondante, mais sans excès, sauf peut-être celui du partage.

Le politique doit s’emparer du beau et du bon, selon le cri de Carlo Petrini car il est le contraire du laid et du danger de la banalisation.

Le beau est un graal, sacré, une promesse de l’aube ou le murmure d’une nouvelle vie. Le beau est un pacte secret qui nous échappe, mais que nous ne devons jamais cesser de chanter en espérant un jour percer ce mystère hors de notre temps.

Le beau reste et demeure la magie du bonheur, de l’échange, de l’altruisme et donc de la Paix.

Louis-Albert de Broglie
Prince Jardinier
Éditeur, Deyrolles pour l’avenir
Fondateur du Conservatoire de la tomate
Fondateur du réseau des fermes d’avenir

[1] Le Sommet des Consciences s’est tenu le 21 juillet 2015 au Conseil Economique, Social et Environnemental

Meilleurs vœux

Chers Lecteurs,

Pour cette nouvelle année, pour ce nouveau cycle qui, espérons-le, commence aujourd’hui, je nous souhaite ;
De trouver en nous, fusse au plus profond de nous, la force de ne pas céder au découragement,
De veiller, ensemble, sur cette force, comme nos ancêtres veillaient sur les braises d’un feu qui jamais ne devait s’éteindre, tant il était vital pour la cohésion et la survie même de leur groupe,
De discerner, au delà du fracas assourdissant de nos cinglantes défaites, ces petites, si fragiles et si discrètes victoires qui pourtant en annoncent tant d’autres possibles,
D’être conscients à quel point être vivant est un privilège qui nous oblige,
De comprendre que vivre, c’est être relié : à soi, aux autres, et au monde vivant. De sentir vibrer ces liens pour mesurer à quel point ils sont fragiles,
De consolider et retisser, inlassablement, ces liens à nous mêmes, aux autres et au vivant, pour être, ensemble, les tisserands qui réparent la toile déchirée du monde, comme l’a si joliment dit Abdenour Bidar,
De renoncer aux « ou », pour accueillir, par les « et » et les « avec », toutes les diversités qui font la richesse de la vie,
De trouver le temps de ces plaisirs simples, futiles en apparence seulement, car ce sont d’eux que dépend notre capacité à donner,
De prendre soin d’aimer, de partager et d’encourager,
Et enfin d’avoir l’audace, si ce n’est l’arrogance mais qu’importe, de penser que nos actions pourront, en se joignant à celles de tant d’autres animés du même amour et des mêmes désirs, contribuer à faire en sorte que d’autres demains seront possibles.

Meilleurs vœux,

Emmanuel Delannoy