Ne plus se mentir

Bon, on ne va pas se mentir, hein : vous êtes prévenus, ce n’est pas une lecture confortable.

On en prend tous plein la gueule. Faites le test : quelques soient vos croyances, vos espoirs ou vos engagements, je doute que Jean-Marc Gancille vous ait oublié. Pour ma part c’est, entre autres, pages 31 et 49.  

Inconfortable, dérangeant, « Ne plus se mentir » l’est, assurément. Et c’est évidemment sa qualité première. Même si l’auteur a ses partis pris, quoi de plus normal, il y a dans ce livre une froide lucidité qui va forcément au moins vous gratouiller, voire sérieusement vous chambouler. Tant mieux. Ma seule crainte est, comme d’habitude, que ce livre ne soit lu que par ceux qui en auraient le moins besoin. Classique. Finalement, ce sont toujours les mêmes qui se remettent en question, acceptent de bousculer leurs convictions et vivent dans l’inconfort intellectuel permanent alors que les vrais prédateurs, eux, continuerons tranquillement à vivre dans le douillet confort de leurs certitudes en se berçant illusions. Mais bon, c’est comme ça. Ami écologiste, c’est ton destin !

Mais bon, on ne va toujours pas se mentir, hein. Après avoir lu le livre de Jean-Marc Gancille, puis bu un grand verre d’alcool fort pour faire passer, on ne va pas tous tout arrêter, quitter nos jobs, démissionner de nos mandats ou de nos associations. Mais au moins, ce qu’on fera, on le fera avec un surcroît de lucidité, un peu moins voire plus d’illusions du tout, et puis peut-être qu’en sortant de nos solitudes on trouvera le courage d’affronter encore mieux le merdier dans lequel on s’est fichu et qu’on essaiera d’inventer quelque chose d’autre pour tenter « d’éviter l’ingérable et de gérer l’inévitable ».

Allez-y, lisez-le. Un livre n’a jamais mordu ni blessé personne. On en reparle après, quand vous l’aurez lu.

Bisous et cœur avec les mains.

En 2019, cultivons nos relations

« Mais alors,

n’a jamais

dit Alice,

parce que Lewis Carroll n’a jamais écrit cette réplique,

si le monde n’a aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ? ».

Et oui, désolé de briser le mythe, mais comme beaucoup de citations qui tournent en boucle sur internet, celle-ci est apocryphe. Cela dit, la réplique est belle, et son succès en dit long sur l’état d’esprit général du moment.

Si vous êtes, comme moi en ce moment, en panne de certitudes, en voici toujours une : oui, ce monde est compliqué. Et s’il est si compliqué, c’est parce que nous, nous sommes compliqués.

Illustrations :

Au moment même où nous devrions faire face aux périls sans précédent qui s’accumulent, nous sommes nombreux à regarder ailleurs, préférant les « infox » aux faits, les théories complotistes les plus fumeuses aux analyses rigoureuses, les désinformateurs à ceux qui, parfois au péril de leur vie, ont pour mission de nous informer. Il est tellement plus facile d’accabler de reproches le messager que d’écouter ce qu’il a à dire. Surtout, bien sûr, si son message est dérangeant ou inconfortable…

Au même moment, alors que nous devrions faire front, unis et solidaires pour conjuguer nos efforts face à ces périls, nous sommes plus que jamais divisés. Et ceci non plus comme autrefois en blocs dont les centres de gravité oscillaient au grès des tendances démographiques et des mouvements d’opinions, mais désormais en myriades de fragments toujours plus petits. Chacun dans sa bulle…

Alors, tout naturellement, au lieu de rechercher sereinement les causes de nos maux, nous nous employons en permanence à rechercher des « coupables ». Et forcément, ceux-là, c’est toujours les autres, ceux qui sont différents. C’est bien pratique un bouc émissaire. Ça permet de se donner à bon compte un semblant d’unité. Et surtout, ça évite de trop se remettre en cause soi-même.

Mais tout ceci est humain. Tellement humain. Et un humain, ça se trompe, ça s’égare, ça se met en colère, ça a ses contradictions. Ça se cabre, ça se braque, ça a ses petites fiertés. Ça a ses faiblesses, mais aussi ses grandeurs. Ça a un cerveau, parfois reptilien, comme on dit, mais aussi un cœur. Et même si c’est buté, mal embouché, différent, pas pareil, rustre ou guindé, ça a une bouche, des oreilles et même un truc entre les deux pour qu’on essaie de se comprendre.

Alors il est peut-être temps – non, plus que temps en fait – de revenir aux fondamentaux. Car, pour nous en sortir dans ce monde compliqué, nous avons avant tout besoin de choses simples. Tellement simples que nous n’y pensons pas. Se supporter. Être polis les uns envers les autres. Être respectueux des croyances et des opinions des autres. Échanger des sourires, de petits saluts de la tête ou de la main. Oui, je sais, ça à l’air naïf dit comme ça. Mais s’il n’y a pas ça, il ne peut pas y avoir le reste. Le dialogue, la réconciliation, la reconstruction d’un socle commun pour avancer.

Car oui, ce monde est compliqué. Il n’en a pas fini, d’être compliqué. J’ai même la faiblesse de penser qu’il va l’être de plus en plus. Et plus ce monde sera compliqué, plus il aura besoin de gens simples, sincères, authentiques et, parce qu’ils seront tout cela, solides. Ces gens simples auront des valeurs simples : l’amitié, la fraternité, le respect, l’écoute et le partage. Ils seront capables de se retrouver sur des choses simples et, peut-être, enfin, de regarder ensemble dans la même direction.

Alors, pour conclure, il m’est récemment revenu à l’esprit que le mot « relation », ce mot si beau et si essentiel, avait deux sens, parfaitement complémentaires les uns des autres. Une relation, c’est bien sûr un lien, entre des personnes ou des groupes de personnes. On parle de ses relations ou encore de relations diplomatiques. En écologie, c’est un lien d’interdépendance entre plusieurs espèces d’un même milieu. Ces relations là, ce sont les liens qui nous unissent et nous dépassent. Mais une relation, c’est aussi un récit : le fait de relater une histoire ou un voyage. Et c’est précisément ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui : développer nos relations, consolider nos liens, et construire, collectivement, par l’écoute, le dialogue et l’action un nouveau récit pour avancer ensemble dans l’histoire. Et la relation de cette histoire-là, ô boucle vertueuse, nous aidera à reconstruire nos liens.

Alors, en 2019, cultivons nos relations. En toute simplicité.

L’urgence du vivant – vers une nouvelle économie

Il y a des livres qui rendent intelligent. J’utilise ici le terme sans prétention aucune et au sens le plus strict. Le mot « intelligence », désignant la faculté de comprendre les choses et les faits, tire en effet son origine de la fusion des mots latins inter (entre) et ligare (relier). Comprendre, c’est faire des liens entre des concepts, des domaines, des enjeux le plus souvent séparés. Tenter de comprendre ce monde décidément complexe et compliqué, dans lequel tout interagit en boucles infinies, semble relever de la gageure. Essayer de trouver un sens à ses transformations profondes, la plupart du temps silencieuses mais parfois aussi violentes et cacophoniques, semble aujourd’hui un défi insurmontable. En effet, notre mode de raisonnement habituel, dit réductionniste, ou en silo si vous préférez, ne nous équipe pas de manière satisfaisante pour cela. Nous avons besoin de « casser les cloisons », de relier les informations et les savoirs, mais aussi de réconcilier notre intelligence émotionnelle avec celle, plus analytique, de la raison.

Avec « L’urgence du vivant », Dorothée Benoit Browaeys a réalisé un travail impressionnant, qui permet de mieux comprendre les grands défis posés par la confrontation brutale des sociétés humaines aux limites de la biosphère. A travers un regard à la fois systémique et synthétique embrassant l’histoire, l’économie, la sociologie, l’anthropologie, la culture, l’économie, la biologie et l’écologie, elle nous offre les clés de lecture nécessaire pour décrypter les informations et parfois, aussi, démystifier certains des discours les plus envahissants. On pourrait craindre une somme indigeste mais il n’en est rien. Sans rien masquer de la dureté des faits, Dorothée Benoit Browaeys mobilise sa plume élégante et sobre, sa sincérité et sa sensibilité, ainsi que, il faut bien le dire, une réelle érudition pour accompagner le lecteur dans cette exploration du présent et des futurs immédiats possibles.

Comme le rappelle le titre du livre, il y a urgence : nul ne peut plus aujourd’hui le nier. Mais en revenant à l’essentiel, le vivant, « ce bien commun qui inclut tous les autres », Dorothée Benoit Browaeys nous offre, de manière surprenante, un atterrissage en douceur qui laisse le lecteur apaisé, ses énergies prêtes à être mobilisées pour l’action. Si « chercher à comprendre, c’est déjà résister », comme je le rappelais en ouverture de « Permaéconomie », une bonne compréhension des tectoniques sociales, économiques, technologiques et écologiques à l’œuvre est aussi le premier pas vers l’autonomie. « L’urgence du vivant » est une lecture indispensable pour comprendre le monde et se préparer à l’avenir. Non pour le subir, mais pour contribuer activement à sa construction.

« L’urgence du vivant » – Dorothée Benoit-Browaeys – Editions François Bourin

Impressions d’un après 17 novembre

N’y voyez pas une poussée d’égo, mais je vais ici largement parler à la première personne. Car ce que je décris ci-après est avant tout un ressenti personnel, un point de vue subjectif. C’est le récit d’un cheminement émotionnel et intellectuel qui n’appartient qu’à moi et pour lequel je n’aurais aucune légitimité à employer le « nous ». Considérez donc ce qui suit comme une bouteille à la mer, rien de plus. Libre à vous de l’accueillir pour en dérouler le message ou de la laisser là.

Il y a maintenant plus de dix ans, je faisais part à un ami de ma lassitude à répéter « toujours les mêmes choses », me désolant de ne pouvoir passer au niveau supérieur. Je répétais ce qui me semblait d’une telle évidence que cela devrait aller sans dire. Des choses comme : « la biodiversité c’est tout le vivant, humains compris » ; ou encore : « A chaque instant, quoi que nous fassions, nous dépendons du vivant à un point que nous n’imaginons pas. Nous dépendons de ce vivant qu’aujourd’hui nous ne connaissons même pas alors que nous prétendons le contrôler ». Beaucoup de choses de ce genre, inutile de vous faire un dessin. Je constatais déjà, avec tristesse, voire avec un brin d’amertume que, si puissants soient-ils, aucun de ces messages, et alors même qu’ils recevaient un accueil favorable voire enthousiaste, ne résistait à l’usure du quotidien dans lequel chacun devait forcément se replonger. Cet ami, ce compagnon de route d’alors, d’environ quinze ans mon aîné et militant écologiste de la première heure, me répondit : « Prépare-toi pourtant à continuer, car c’est pire que ce que tu penses. Non seulement la « prise de conscience » est encore loin d’être là, mais en plus, l’écart se creuse sans cesse entre les convaincus et les autres ».

Comment ne pas y repenser aujourd’hui ? Comment ne pas voir, dans ce miroir que nous tendent les gilets jaunes, le reflet déplaisant d’une pensée écologiste pétrie d’entre-soi et incapable d’apporter des réponses audibles à ceux qui subissent les aléas de la vie et n’ont pour seul horizon que le surendettement et des fins de mois difficiles. Cette pensée écologiste qui a certes raison sur le fond, parce qu’elle est la seule à faire le constat des limites physiques et biologiques auxquelles l’humanité se heurte aujourd’hui, mais qui a été jusqu’ici incapable d’inventer un nouveau récit susceptible d’entraîner l’adhésion des foules.

Il n’y a rien à apprendre de ce mouvement des gilets jaunes. Rien à apprendre, car il n’y a rien de nouveau. Toutes les conditions du drame qui se joue sous nos yeux – l’inertie collective face à l’urgence des défis écologiques et climatiques ; l’affaiblissement mondial des démocraties face aux mouvements « carbo-fascistes » – toutes les conditions de ce drame, donc, étaient réunies depuis fort longtemps. Un peu comme des plaques tectoniques qui poussent l’une contre l’autre, silencieusement, à l’abri des regards jusqu’au tremblement de terre qui « révélera », c’est à dire au sens strict qui « rendra visible » ces puissantes forces souterraines à l’œuvre. Les gilets jaunes, à mes yeux, c’est ça : un tremblement de terre qui révèle, rend visible cette fracture d’ordinaire invisible et ces tensions non dites dans notre société. Mais s’il n’y a rien à apprendre, il y a beaucoup à comprendre, ou à chercher à comprendre.

Comprendre, notamment, que ce qui se passe aujourd’hui est la conséquence d’une somme d’indécisions et d’hésitations accumulées au long de décennies d’attentisme. L’aménagement et la spécialisation des territoires, l’organisation et la segmentation du travail, la précarité économique, le sentiment d’abandon, l’augmentation des distances parcourues ne sont que les conséquences, au coût humain, écologique et social très lourd, de renoncements successifs. Les responsabilités sont tellement partagées et diluées qu’il serait vain de les rechercher. Et de toute façon cela ne nous avancerait à rien. Mieux vaut chercher à comprendre le processus qui nous a conduit là. Et s’attaquer aux vraies causes et non aux seuls symptômes. J’en arrive, petit à petit, à me convaincre que la fiscalité écologique, si elle est en théorie utile et sans doute à terme nécessaire, ne pourrait-être, dans le contexte actuel, qu’au mieux inutile, façon emplâtre sur une jambe de bois, et au pire contre-productive si elle devait réduire encore la marge de manœuvre de ceux qui doivent tant bien que mal s’adapter. C’est aux causes qu’il faut s’attaquer. Si les gens doivent se déplacer, c’est pour aller travailler. S’ils sont allés habiter loin des endroits où l’on trouve du travail, c’est que le coût de l’immobilier les y a contraint. Constats simplistes, sans doute insuffisants, mais en partie vrais et sur lesquels il serait irresponsable de faire l’impasse. Ajoutons à cela les phénomènes de métropolisation, de spécialisation et de concentration des pôles économiques, et le fait que la précarité de l’emploi n’incite pas forcément à déménager pour se rapprocher de son travail.

La seule solution viable à long terme, plus que la transition vers d’autres formes de mobilité, c’est de revitaliser les territoires. De recréer de l’activité économique ou agricole là où il n’y en a plus. D’ancrer les modèles de valeur dans des écosystèmes économiques territoriaux reposant sur la coopération, l’économie circulaire, l’économie de fonctionnalité. De contextualiser le développement économique au lieu de vouloir le standardiser dans l’espoir vain de le rendre compétitif. Cette transformation radicale de notre économie, de nos territoires, des modèles économiques de nos entreprises, de nos circuits de distribution et de consommation est la condition sine qua non de la réussite d’une transition écologique. Mais elle demande une ambition, une impulsion et de la constance dans la mise à disposition des moyens qui manquent dramatiquement aujourd’hui. Alors, il est tellement plus simple d’inverser les choses et d’agir sur les conséquences plutôt que sur les causes. Et donc de faire payer ceux qui subissent. J’arrête là le développement, car il y aurait tant à dire encore. Mais ce qu’il y a d’essentiel à comprendre, après ce mouvement du 17 octobre, c’est qu’on ne peut plus se contenter de regarder et de traiter les choses en surface. Il faut rechercher et traiter les causes réelles et profondes. Sans confondre urgence et précipitation, il est nécessaire de prendre le temps de s’attaquer à des chantiers de longue haleine, quitte à mettre en place temporairement des mesures d’accompagnement social. Et tant pis pour le déficit budgétaire d’aujourd’hui. Il n’est rien face à ceux qui nous attendent si on ne désamorce pas les nombreuses bombes à retardement économiques et sociales dont les minuteurs tournent en silence.

Et puis, dans ce miroir tendu par les gilets jaunes, il y a aussi à ressentir, plus personnellement. Avant le 17 novembre, ma première impulsion a été la colère. Mauvaise conseillère, comme toujours, elle m’a poussé à rejeter en bloc ce mouvement, déplorant une hiérarchie de valeurs dans laquelle je ne pouvais me reconnaître. Manifester contre la hausse des prix du carburant, alors qu’il y a tant de détresse, de misère, de menaces ? Il y a certes, aussi, beaucoup de petits égoïsmes, de refus de changer – ne serait-ce qu’un peu – son style de vie. Il y a aussi, évidemment, des récupérations nauséabondes. Mais, dans ce mouvement disparate, « foutriste » comme je l’ai lu ailleurs, il y a aussi l’expression d’un sentiment d’abandon, d’un désespoir, d’une amertume lentement sédimentée. C’est tout cela qui vole en éclat aujourd’hui, avec fureur et fracas, comme le retour de ballon d’un « mépris de classe » sinon réel, du moins ressenti.

Et face à tout cela mon sentiment personnel est d’abord celui d’un triste constat d’échec. Une baffe dans la gueule. L’impression désagréable de m’être trompé, sinon de combat, du moins de terrain. De n’avoir pas su jouer mon rôle dans cette partie collective. Beaucoup d’autres, que j’estime et admire, ont su faire bien plus et bien mieux. Ils ont pris des risques personnels, assumé leur choix, sont allés jusqu’au bout de leurs engagement. Ils sont allés sur le terrain, là où personnellement j’en suis resté aux idées. Mais même là, il y avait tant à faire. Il aurait fallu que j’invente un langage que tout le monde puisse comprendre. Que je raconte des histoires dans lesquelles tout le monde aurait pu se situer, se projeter. La meilleure des idées, la plus puissante des idées ne vaut rien si elle n’est pas transmise et intégrée. A la fois partagée largement autant qu’appropriée par chacun. Bien sûr, je n’aurais rien pu faire seul. Mais j’assume ma responsabilité et ma part d’échec. Peut-être serait-il temps que je ferme ma gueule. Peut-être serait-il temps que j’arrête et que je laisse faire d’autres qui sauront faire mieux que moi. Mais pour autant, je me refuse à sombrer dans l’amertume. Je sens bien, au fond de moi, que je veux continuer à prendre ma part, que j’en ai besoin même. Mais, après cette grande baffe dans la gueule, cette nième et cuisante leçon d’humilité, cela se fera, sans aucun doute, autrement. Et si je ne sais pas encore comment, je sais en revanche que je vais avoir besoin de vous, de vos conseils, de vos éclairages, de votre indulgence. J’ai l’impression d’avoir tout à apprendre, ou à réapprendre.

Ce qui, paradoxalement, serait presque enthousiasmant.

Ce n’est pas l’énergie qui est trop chère en France, c’est le travail

J’aurais pu intituler ce post « Cher gilet jaune, je te tends la main », mais je préfère ce titre-là, un peu plus provoquant :

Ce n’est pas l’énergie qui est trop chère en France, c’est le travail.

(Chers gilets jaunes, ne vous arrêtez pas là, continuez jusqu’au bout, vous verrez qu’on peut peut-être – j’espère – arriver à s’entendre)

Explications :

Une fiscalité sur le travail élevée (en termes de charges patronales et sociales), si dans le même temps l’énergie est (relativement) bon marché, c’est une incitation directe à :

  • Rechercher des gains de productivité sur le travail : horaires décalés, taylorisme, automatisation, process standardisés asservissant l’humain à la machine, cadences insoutenables, etc. Donc stress, perte de sens, découragement, Burn out, et autres joyeusetés des temps modernes.
  • Délocaliser la production, parce qu’il coûtera moins cher de transporter les marchandises sur de grandes distances que de les fabriquer sur place. Conséquences : désindustrialisation, chômage, désertification territoriale, etc.

La solution, c’est de baisser les charges sur le travail (ce qui permettra d’augmenter les salaires nets) pour réduire le cout du travail, et d’augmenter la fiscalité sur l’énergie.

Pour le consommateur final, ce sera transparent (il paiera plus cher son plein d’essence, mais ce sera compensé par une augmentation de son salaire net).

Pour les producteurs et les investisseurs, c’est une incitation à relocaliser les productions et à miser sur la qualité plus que sur le volume : donc un travail qui retrouve du sens, des territoires en voie de désertification qui retrouvent de l’activité, etc.

Pour être efficace, ce transfert de fiscalité doit être accompagné d’aides ciblées pour favoriser les investissements dans l’efficacité énergétique, le renouvellement du parc automobile, l’intermodalité et les transports actifs, et aider les ménages modestes à améliorer leur logement.

De façon évidente, l’impact sur le changement climatique est important, puisqu’en misant sur la relocalisation et la réduction des consommations d’énergie, on limite drastiquement les émissions de carbone.

Du point de vue de la compétitivité économique, l’impact est neutre : il ne coûtera pas plus cher de produire en France, c’est la répartition des charges qui va changer.

D’un point de vue budgétaire, pour l’Etat, c’est neutre. C’est donc compatible avec les critères de convergence européens. Mais l’impact potentiel d’un tel transfert sur l’emploi, la qualité de vie, la santé et l’environnement est considérable. On a donc – vraiment – tous à y gagner.

La diversité, cette utopie qui rendra possible toutes les autres

A chaque époque son utopie. J’entends par là une idée, une « valeur », qui fixe un cap, donne une direction pour avancer. Prenons par exemple notre devise nationale : « Liberté, égalité, fraternité ». Trois mots, trois idées, trois valeurs ou trois utopies qui se complètent, s’articulent de façon parfois instable mais qui rassemblées en une même devise permettent de faire émerger ces fameuses « tensions fécondes » dont nous avons tant besoin pour progresser.
La liberté fut l’utopie d’un temps ou le peuple n’était pas souverain mais sujet. L’égalité celle d’un temps où selon votre naissance, votre ascendance, vous n’aviez pas les mêmes droits. Ces combats là sont-ils gagnés ? Bien sûr que non. Des progrès ont été faits, mais ils restent bien fragiles. Et pour chaque progrès, combien de reculs ?
La fraternité est l’utopie d’un temps où les humains, nos semblables, se déchirent, se divisent, se méprisent, semblent comme incapables de surmonter leurs différents et leur différences pour, selon l’expression de St Saint-Exupéry, « regarder ensemble dans la même direction ». Ce temps là, nous n’en sommes pas sortis, loin s’en faut.
La fraternité, si elle apparaît en dernier dans notre devise nationale, est pourtant bien l’utopie qui rendra possible les deux autres. La fraternité est la condition sine qua non de l’égalité et de la liberté. En la plaçant en troisième position, c’est comme ni nous avions placé la première marche d’un escalier après la deuxième et la troisième. Il n’est donc pas étonnant que, avec une hiérarchie de valeurs aussi bancale, nous nous cassions souvent la figure !
Il me semble, cependant, que nous avons oublié une marche à l’escalier : la première, peut-être même le socle de toutes les autres. En amont même de la fraternité, la liberté et l’égalité (J’ai tendance à trouver que ça marche mieux dans ce sens là – chacun se prononcera).
Cette première marche, ce socle sur lequel la construction des autres utopies sera peut-être enfin possible, c’est la diversité.
Il bien facile de considérer l’autre comme son frère ou sa sœur s’il nous ressemble en tous points, s’il parle la même langue, revêts les mêmes habits, partage les mêmes goûts et les mêmes orientations sexuelles, politiques ou religieuses que nous. Mais ce n’est alors pas de la fraternité. Ou, en tout cas, c’est une conception si étriquée de la fraternité qu’elle ne permet pas de faire société, qu’elle ne permet pas de vivre ensemble de façon apaisée, qu’elle ne permet pas de construire les liens de confiance minimum qui permettent à chacun d’exprimer sa liberté dans le respect de celle des autres.
La diversité, entendez par là le fait non seulement d’accepter la diversité, mais aussi de la promouvoir et d’en faire une valeur fondamentale de nos sociétés, est aujourd’hui une utopie urgente et nécessaire.
Pourtant, tout aujourd’hui, malgré les discours et les propos superficiels, tend à nier la diversité ou à la repousser dans les marges. La façon dont nous éduquons nos enfants fait fi de leurs différences voire même cherche explicitement à les gommer. Notre modèle de démocratie représentative a tendance à lisser les différences ou les nuances dans les opinions des citoyens, poussant de nombreuses frustrations à s’exprimer de façon violente. Notre modèle industriel, fondé sur la standardisation et l’uniformisation, cherche à nous faire adopter les mêmes produits, les mêmes services, par delà nos aspirations réelles et au mépris de nos différences culturelles. Notre agriculture nie la diversité des terroirs, des climats, des sols et des semences, et ce faisant, contribue à les affaiblir. Notre mode de développement, d’urbanisation, de gestion des espaces et des ressources provoque l’effondrement de la biodiversité, appauvrissant notre monde et nous plongeant dans cette « réalité diminuée » dont j’ai déjà parlé ici. Or, les effets de cette « réalité diminuée » sur notre façon d’être seront dramatiques, même dans l’hypothèse, peu probable, où notre espèce ne serait pas elle même emportée par l’effondrement biologique dont nous sommes la cause.  La diversité, sous toutes ses formes, s’estompe, voire s’effondre, sous nos yeux. Et ce n’est pas juste dommage ou regrettable : c’est un pilier essentiel de la vie qui disparaît et dont nous sommes en train, par ignorance, par indifférence, sans parler bien sûr de la malveillance, de nous priver.
Nier la diversité, la repousser dans les marges, c’est instiller de manière perfide l’illusion qu’il y a « nous » et « les autres », et que nous pourrions très bien vivre les uns sans les autres, ou les uns séparés des autres. C’est nier nos interdépendances et leurs effets sur notre évolution non seulement personnelle, culturelle et sociale, mais aussi, au sens strict, biologique. Comme l’a si bien exprimé Boris Cyrulnik, « le paradoxe de la condition humaine c’est qu’on ne peut devenir soi-même que sous l’influence des autres ».  Ce qui est vrai des individus l’est aussi des sociétés humaines et des espèces : nul ne peut s’épanouir et être ce qu’il est sans altérité.
Il est urgent d’ériger la diversité au rang de valeur fondamentale, d’en faire un pilier de notre socle de valeurs. Il est indispensable, essentiel même, de la valoriser, de la promouvoir, de la rechercher activement et de la restaurer, tant qu’il est possible.
La diversité est l’utopie de notre temps. Elle est celle qui rendra possible toutes les autres.

On se retrouve à Biomim’Expo ?

Je serai, avec Pikaia, présent à la Cité des Sciences et de l’Industrie le 23 Octobre pour le deuxième temps fort de Biomim’Expo 2018.

J’aurai notamment le plaisir d’animer plusieurs sessions de découverte ludique de la Permaéconomie sur le stand de Pikaia.

Dans le cadre du programme officiel, prévoyez aussi les temps forts suivants :

  • A 10 heures, en plénière, pour une intervention de  Paul Boulanger sur le thème  » Comment penser les interactions entre acteurs économiques et territoires à la façon des écosystèmes naturels ? »
  • A 16h30, en plénière, pour une présentation par moi même du projet 13Océan, Aquaculture multi-trophique intégrée urbaine
  • Ou alternativement, en atelier et avec notre partenaire l’Institut des Futurs Souhaitables, pour une présentation par Tarik CHEKCHAK des outils et méthodes pour passer à l’action (dont la Permaéconomie).

Et bien sur, toute la journée, je serai présent sur le stand de Pikaia (avec des exemplaires du livre « Permaéconomie » disponibles pour dédicace).

Appel au dons pour soutenir la Sri Adwayananda Public School

J’ai eu cet été l’honneur d’être invité au colloque organisé par la Sri Adwayananda Public School sur les méthodes pédagogiques innovantes et même d’y animer un atelier sur la permaéconomie. J’ai été sincèrement touché par l’approche de cette école, qui mise sur la relation enseignant – enfant et met en oeuvre des méthodes pédagogiques réellement innovantes pour développer chez l’enfant l’autonomie, la confiance en soi et favoriser l’apprentissage par la coopération. En somme, une belle application des principes et de l’éthique de la permaculture à l’enseignement.

Depuis, l’école a été durement touchée par les dramatiques inondations qui ont ravagé le Kerala. Pour aider à sa reconstruction et à son démarrage, je lance un appel aux dons, via un « pot commun solidaire » auquel je vous invite à contribuer. Chaque don compte, même les plus modestes. Et n’hésitez pas non plus à relayer cet appel via vos réseaux sociaux favoris ou directement par mail à vos relations.

Merci par avance.

Voici le lien pour contribuer : https://www.lepotcommun.fr/pot/7x3f0894

Finding the right lenses for a complex world

J’ai récemment eu l’honneur d’être invité à participer au sixième colloque international sur les relations enseignants-étudiants, organisé par la Sri Adwayananda Public School, à Malakkara, Kerala.

Dans ce cadre, il m’a été demandé d’intervenir en ouverture du colloque, avant une présentation de la Permaéconomie aux étudiants et l’animation d’un Hackathon, suivant la méthode du Pro-action Café, sur l’évolution de l’école de de son réseau de partenaires nationaux et internationaux.

Voici le texte de mon intervention en ouverture (en anglais) :

Principal and general convener,

Members of the Alliance Educational Foundation,

Honored guests,

Dear teachers,

Dear students and alumni,

Ladies and gentlemen,

Dear colleagues,

 

It is a great honor to be with you today, here, for the opening of this colloquium. It is also a great emotion for me to be invited to give this address on education, because I deeply think that education is the best, the most relevant and the most efficient investment we can make to prepare our future.

Teaching can sometimes be done through stories, which can be used as metaphors and are easily remembered. But teaching is also the best way to write the next chapters of our common story. And the least I can say about our story is that it is… unfinished.

So let’s look back a little to find out where we are today before considering how we could write the next chapters.

This is our story. We are, collectively, the main character of this story.  We are, and when I say “we”, I mean we as a specie, Homo sapiens, pretty “bizarre”. Yes, indeed, Homo sapiens is a very strange specie.

For example, we feel anxious about the future. This is quite a paradox as we are, as far as I know, the only specie on this planet to have the ability to consciously plan and act for its future, even on a long-term basis.

We spent a lot of time and energy to compete against each other’s, while so many species, like trees, fungi and even bacteria’s have chosen to cooperate, which appears to be a pretty good strategy, relevant in many different contexts.

We widely put an emphasis on individual intelligence, soon to be broaden (or maybe not) by artificial intelligence. But we dramatically lack the kind of collective intelligence some other living organisms, like insects, have experienced with great evolutionary successes. We, individual geniuses, have developed dumb communities. Bees and ants do it exactly the other way round. That sounds funny, and that would be, if we weren’t facing dramatical issues like the one we must deal with today.

You know the story, so I’ll make it short: global warming, biodiversity loss, soil erosion, pollutions, ocean’s acidification, among other issues, are challenging our ability not only to build a sustainable future, but also a desirable one. A future in which it would be possible for everyone, on this Earth, to express their rights for “Life, liberty and the pursuit of happiness”, as stated in the famous sentence of the United States declaration of independence.

Historically, we, humans, have developed a strong fear about nature. We have tried, not limiting our efforts and indeed with some success, to build walls between us and nature. We have done this since the invention of agriculture, during the epoch called Neolithic, and continued with the development and improvement of technologies. French philosopher René Descartes nailed it, in his “Discours de la méthode”, published in 1637, when he stated that we should act “as if we were masters and owners of nature”.

And, of course, our economy reflects these conceptions. We have developed a “one way” economy, a linear economy which extract, transforms, use and waste. We have developed a dispersive economy, with negative externalities. We have developed a competitive economy, used as a tool of power and domination.  Of course, this could have been done otherwise. And, luckily, this can still be changed. Economy is a tool, not a rule.

But in the meantime, this is where we are. “Seeds, steam and steel”: sounds like a summary of human modernity. “Heat, treat and beat”, would make a good summary of human industry.

As the astrophysicist Hubert Reeves pointed out: “We are on war against nature. But if we win that war, we are lost”.

What we have forgotten, is that we depend on nature. “Every breath you take, every move you make” (no, I will not sing it like Sting), depends on the ability of plants to transform the energy from the sun into some sugars and proteins you can digest, and oxygen you can breathe.

But plants depend on insects for pollination, and on earth worms for the formation of the soil. Insects and worms depends on bacteria’s, they nest in their digesting system, to extracts the nutrients they need. And so on. Every single organism on this earth depends on myriads of other organisms. And we make no exception. We nest, in our body, 1.000 more microbial cells than human cells. This is about 2.5 kg in average. We could not breathe, digest, preserve our integrity and protect ourselves from pathogens without these tiny helpers. When we consider this, and think about all the implications, it can lead to a radical change in the way we consider ourselves in the world. If you have so far considered yourself as an individual, maybe a part of a community or an ecosystem, think about it. You are not an individual. You are an ecosystem. Whenever you want it or not, you are not alone, and will never be.

This is what we are: a sum of complex systems of interactions and interdependencies, ourselves being in interaction with other complex systems of interactions and independencies.

WOW!  Put this way, the world seems much more complex than we ever thought it was. And, yes, indeed it is. And this is great news.

This is great news because, in complex systems, magic happens. Magic, here, in more scientifically sound terms, is called emergence. This property of complex systems means, basically, that a system is more than the sum of its parts. Great news: you can ask for more! This opens the gates for future innovations in so many fields: agriculture, industry, education, local governance, etc.

Nature tells us that we all interact and cooperate in complex systems of interdependencies. That all living organisms are playing a role in dynamic coevolution processes, building resilience and adapting to changes.

There is a great lesson to take in consideration here.

Why not, taking this new vision in consideration, invent an agriculture that will not fight against nature, but play with it? An agriculture that will not “degrade” our environment, but “agrade” it, improving the soils, cleaning the water, storing carbon and creating spaces and opportunities for biodiversity. This agriculture is already here. It is called “permaculture”.

Why not invent an economy that will agrade the environment, by not only offsetting its negative externalities but also by providing positive externalities? An economy inspired by nature, compatible with life principles, relying on cooperation and collective intelligence, preserving the common goods and giving everyone his share? This economy is on its way. I’ve called it “permaeconomy”.

Don’t stop your imagination here. Why not imagine cities, local communities and education systems based on the same principles?

Don’t misunderstand me: I’m not talking about a nostalgia for a “golden age” from the past. This is the opposite: this is a radically new way to consider innovation. Not only technical innovation, even if this one has also a role to play of course, but also “immaterial innovation”: innovation in processes, in organizations, in cooperation, in governance, in management.

You may think that I’m an utopist, but I’m not. Everything I’m talking about has already been experienced, with success, somewhere in the world. Time may sound hard through the lenses of the mass medias, but there is a silent revolution on its way. The next move we need is a change of scale.

And our role, for us teachers, is to prepare our students for this world. We must build knowledge, boost confidence, open minds and imaginations, provide the right lenses to understand complexity, teach to cooperate.

It sounds like a tough job. But can you think about a more stimulating challenge?

Thank you very much.

 

Réalité diminuée

Madeleine Renaud disait « les oiseaux sont les derniers animaux sauvages que l’on peut voir facilement ».

Mais pour combien de temps encore ?

Nous vivons dans un moment bien particulier : 26 ans après le sommet de la terre à Rio, plus de 30 ans après l’apparition de l’expression « développement durable », 55 ans (!) après la publication de « Silent spring », par Rachel Carlson, il est à nouveau question d’un printemps silencieux.

Semaine après semaine, des travaux scientifiques rigoureusement validés nous confirment ce que nous savons déjà. 50 % des populations de vertébrés sauvages ont disparu de la surface de la terre en 50 ans. Les populations d’insectes volants, parmi lesquels les pollinisateurs, ont été divisé par 4 en 40 ans. La disparition des oiseaux, mêmes des espèces autrefois les plus communes, s’accélère sans cesse. Et les océans qui se vident sous les coups de butoir de la surpêche, des pollutions chimiques et sonores, de l’artificialisation du littoral et de l’acidification.

Nous vivons dans un moment où la biodiversité, entendez par là l’ensemble des formes de vie sur terre ; la vie à tous ses niveaux d’expressions, des gènes aux écosystèmes en passant par les espèces ; et, ce qui est peut-être l’essentiel, leurs interrelations entre elles et avec nous ; cette biodiversité donc, qui disparaît, qui s’effondre sous nos yeux indifférents, à un rythme 1000 fois supérieur au rythme naturel d’extinction des espèces.

Ce monde-là, que nous avons déjà presque oublié avant d’en avoir fait le deuil, tant nous « zappons » à travers un flot continu d’informations désordonnées, tant nous avons tout fait pour ériger des barrières mentales et technologiques entre lui et nous, s’efface.

Et c’est, avec lui, une part de nous-même, de notre culture, de notre capacité empathique, de notre humanité qui s’estompe peu à peu.

Il est paradoxal de constater qu’au moment même où nous parlons de plus en plus de « réalité augmentée », que ce soit dans le monde des loisirs ou des applications professionnelles, nous sommes en fait confrontés, chaque jour qui passe, à un monde qui s’appauvri, et qu’il conviendrait plutôt de prendre conscience que nous nous habituons, sans vraiment réagir, à ce qu’il faut bien appeler une « réalité diminuée ».

Notre monde ressemble de plus en plus à celui qui décrivait Philip K. Dick dans son roman « Les androïdes rêvent-il de moutons électriques », qui allait donner « Blade Runner » au cinéma. Derrière l’apparence d’un roman de science-fiction, ce livre est en fait le premier ouvrage grand public sur l’empathie. Ce que Philip K. Dick y décrit, c’est un monde dans lequel les humains, désemparés, perdus, vivent sans aucun contact avec d’autres espèces que la nôtre. Un monde dans lequel les repères sont estompés. Un monde dans lequel vivre en humain est désormais un défi presque impossible, puisqu’il n’y a plus de non-humains.

Il est aussi temps de relire, avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, cet autre texte prémonitoire qu’est la « Lettre à l’éléphant», de Romain Gary. Face aux défis que représentent, entre autres, la montée des extrêmes xénophobes, la radicalisation et les tentations complotistes, il est indispensable de renforcer notre capacité à accepter la différence, la tolérance, le respect, le fameux « vivre ensemble » et l’empathie. Or, cette tâche nous sera de plus en plus difficile à mesure que notre espèce sera de moins en moins entourées d’autres espèces, des plus charismatiques et « sympathiques » aux plus étranges ou dérangeantes. Or, ces vertus-là sont essentielles. Elles sont le socle qui fonde tout engagement. Elles sont ce dont nous aurons le plus besoin pour ce grand voyage vers un monde inconnu, dont chaque jour qui passe nous rapproche.