Ce n’est pas l’énergie qui est trop chère en France, c’est le travail

J’aurais pu intituler ce post « Cher gilet jaune, je te tends la main », mais je préfère ce titre-là, un peu plus provoquant :

Ce n’est pas l’énergie qui est trop chère en France, c’est le travail.

(Chers gilets jaunes, ne vous arrêtez pas là, continuez jusqu’au bout, vous verrez qu’on peut peut-être – j’espère – arriver à s’entendre)

Explications :

Une fiscalité sur le travail élevée (en termes de charges patronales et sociales), si dans le même temps l’énergie est (relativement) bon marché, c’est une incitation directe à :

  • Rechercher des gains de productivité sur le travail : horaires décalés, taylorisme, automatisation, process standardisés asservissant l’humain à la machine, cadences insoutenables, etc. Donc stress, perte de sens, découragement, Burn out, et autres joyeusetés des temps modernes.
  • Délocaliser la production, parce qu’il coûtera moins cher de transporter les marchandises sur de grandes distances que de les fabriquer sur place. Conséquences : désindustrialisation, chômage, désertification territoriale, etc.

La solution, c’est de baisser les charges sur le travail (ce qui permettra d’augmenter les salaires nets) pour réduire le cout du travail, et d’augmenter la fiscalité sur l’énergie.

Pour le consommateur final, ce sera transparent (il paiera plus cher son plein d’essence, mais ce sera compensé par une augmentation de son salaire net).

Pour les producteurs et les investisseurs, c’est une incitation à relocaliser les productions et à miser sur la qualité plus que sur le volume : donc un travail qui retrouve du sens, des territoires en voie de désertification qui retrouvent de l’activité, etc.

Pour être efficace, ce transfert de fiscalité doit être accompagné d’aides ciblées pour favoriser les investissements dans l’efficacité énergétique, le renouvellement du parc automobile, l’intermodalité et les transports actifs, et aider les ménages modestes à améliorer leur logement.

De façon évidente, l’impact sur le changement climatique est important, puisqu’en misant sur la relocalisation et la réduction des consommations d’énergie, on limite drastiquement les émissions de carbone.

Du point de vue de la compétitivité économique, l’impact est neutre : il ne coûtera pas plus cher de produire en France, c’est la répartition des charges qui va changer.

D’un point de vue budgétaire, pour l’Etat, c’est neutre. C’est donc compatible avec les critères de convergence européens. Mais l’impact potentiel d’un tel transfert sur l’emploi, la qualité de vie, la santé et l’environnement est considérable. On a donc – vraiment – tous à y gagner.

La diversité, cette utopie qui rendra possible toutes les autres

A chaque époque son utopie. J’entends par là une idée, une « valeur », qui fixe un cap, donne une direction pour avancer. Prenons par exemple notre devise nationale : « Liberté, égalité, fraternité ». Trois mots, trois idées, trois valeurs ou trois utopies qui se complètent, s’articulent de façon parfois instable mais qui rassemblées en une même devise permettent de faire émerger ces fameuses « tensions fécondes » dont nous avons tant besoin pour progresser.
La liberté fut l’utopie d’un temps ou le peuple n’était pas souverain mais sujet. L’égalité celle d’un temps où selon votre naissance, votre ascendance, vous n’aviez pas les mêmes droits. Ces combats là sont-ils gagnés ? Bien sûr que non. Des progrès ont été faits, mais ils restent bien fragiles. Et pour chaque progrès, combien de reculs ?
La fraternité est l’utopie d’un temps où les humains, nos semblables, se déchirent, se divisent, se méprisent, semblent comme incapables de surmonter leurs différents et leur différences pour, selon l’expression de St Saint-Exupéry, « regarder ensemble dans la même direction ». Ce temps là, nous n’en sommes pas sortis, loin s’en faut.
La fraternité, si elle apparaît en dernier dans notre devise nationale, est pourtant bien l’utopie qui rendra possible les deux autres. La fraternité est la condition sine qua non de l’égalité et de la liberté. En la plaçant en troisième position, c’est comme ni nous avions placé la première marche d’un escalier après la deuxième et la troisième. Il n’est donc pas étonnant que, avec une hiérarchie de valeurs aussi bancale, nous nous cassions souvent la figure !
Il me semble, cependant, que nous avons oublié une marche à l’escalier : la première, peut-être même le socle de toutes les autres. En amont même de la fraternité, la liberté et l’égalité (J’ai tendance à trouver que ça marche mieux dans ce sens là – chacun se prononcera).
Cette première marche, ce socle sur lequel la construction des autres utopies sera peut-être enfin possible, c’est la diversité.
Il bien facile de considérer l’autre comme son frère ou sa sœur s’il nous ressemble en tous points, s’il parle la même langue, revêts les mêmes habits, partage les mêmes goûts et les mêmes orientations sexuelles, politiques ou religieuses que nous. Mais ce n’est alors pas de la fraternité. Ou, en tout cas, c’est une conception si étriquée de la fraternité qu’elle ne permet pas de faire société, qu’elle ne permet pas de vivre ensemble de façon apaisée, qu’elle ne permet pas de construire les liens de confiance minimum qui permettent à chacun d’exprimer sa liberté dans le respect de celle des autres.
La diversité, entendez par là le fait non seulement d’accepter la diversité, mais aussi de la promouvoir et d’en faire une valeur fondamentale de nos sociétés, est aujourd’hui une utopie urgente et nécessaire.
Pourtant, tout aujourd’hui, malgré les discours et les propos superficiels, tend à nier la diversité ou à la repousser dans les marges. La façon dont nous éduquons nos enfants fait fi de leurs différences voire même cherche explicitement à les gommer. Notre modèle de démocratie représentative a tendance à lisser les différences ou les nuances dans les opinions des citoyens, poussant de nombreuses frustrations à s’exprimer de façon violente. Notre modèle industriel, fondé sur la standardisation et l’uniformisation, cherche à nous faire adopter les mêmes produits, les mêmes services, par delà nos aspirations réelles et au mépris de nos différences culturelles. Notre agriculture nie la diversité des terroirs, des climats, des sols et des semences, et ce faisant, contribue à les affaiblir. Notre mode de développement, d’urbanisation, de gestion des espaces et des ressources provoque l’effondrement de la biodiversité, appauvrissant notre monde et nous plongeant dans cette « réalité diminuée » dont j’ai déjà parlé ici. Or, les effets de cette « réalité diminuée » sur notre façon d’être seront dramatiques, même dans l’hypothèse, peu probable, où notre espèce ne serait pas elle même emportée par l’effondrement biologique dont nous sommes la cause.  La diversité, sous toutes ses formes, s’estompe, voire s’effondre, sous nos yeux. Et ce n’est pas juste dommage ou regrettable : c’est un pilier essentiel de la vie qui disparaît et dont nous sommes en train, par ignorance, par indifférence, sans parler bien sûr de la malveillance, de nous priver.
Nier la diversité, la repousser dans les marges, c’est instiller de manière perfide l’illusion qu’il y a « nous » et « les autres », et que nous pourrions très bien vivre les uns sans les autres, ou les uns séparés des autres. C’est nier nos interdépendances et leurs effets sur notre évolution non seulement personnelle, culturelle et sociale, mais aussi, au sens strict, biologique. Comme l’a si bien exprimé Boris Cyrulnik, « le paradoxe de la condition humaine c’est qu’on ne peut devenir soi-même que sous l’influence des autres ».  Ce qui est vrai des individus l’est aussi des sociétés humaines et des espèces : nul ne peut s’épanouir et être ce qu’il est sans altérité.
Il est urgent d’ériger la diversité au rang de valeur fondamentale, d’en faire un pilier de notre socle de valeurs. Il est indispensable, essentiel même, de la valoriser, de la promouvoir, de la rechercher activement et de la restaurer, tant qu’il est possible.
La diversité est l’utopie de notre temps. Elle est celle qui rendra possible toutes les autres.

On se retrouve à Biomim’Expo ?

Je serai, avec Pikaia, présent à la Cité des Sciences et de l’Industrie le 23 Octobre pour le deuxième temps fort de Biomim’Expo 2018.

J’aurai notamment le plaisir d’animer plusieurs sessions de découverte ludique de la Permaéconomie sur le stand de Pikaia.

Dans le cadre du programme officiel, prévoyez aussi les temps forts suivants :

  • A 10 heures, en plénière, pour une intervention de  Paul Boulanger sur le thème  » Comment penser les interactions entre acteurs économiques et territoires à la façon des écosystèmes naturels ? »
  • A 16h30, en plénière, pour une présentation par moi même du projet 13Océan, Aquaculture multi-trophique intégrée urbaine
  • Ou alternativement, en atelier et avec notre partenaire l’Institut des Futurs Souhaitables, pour une présentation par Tarik CHEKCHAK des outils et méthodes pour passer à l’action (dont la Permaéconomie).

Et bien sur, toute la journée, je serai présent sur le stand de Pikaia (avec des exemplaires du livre « Permaéconomie » disponibles pour dédicace).

Appel au dons pour soutenir la Sri Adwayananda Public School

J’ai eu cet été l’honneur d’être invité au colloque organisé par la Sri Adwayananda Public School sur les méthodes pédagogiques innovantes et même d’y animer un atelier sur la permaéconomie. J’ai été sincèrement touché par l’approche de cette école, qui mise sur la relation enseignant – enfant et met en oeuvre des méthodes pédagogiques réellement innovantes pour développer chez l’enfant l’autonomie, la confiance en soi et favoriser l’apprentissage par la coopération. En somme, une belle application des principes et de l’éthique de la permaculture à l’enseignement.

Depuis, l’école a été durement touchée par les dramatiques inondations qui ont ravagé le Kerala. Pour aider à sa reconstruction et à son démarrage, je lance un appel aux dons, via un « pot commun solidaire » auquel je vous invite à contribuer. Chaque don compte, même les plus modestes. Et n’hésitez pas non plus à relayer cet appel via vos réseaux sociaux favoris ou directement par mail à vos relations.

Merci par avance.

Voici le lien pour contribuer : https://www.lepotcommun.fr/pot/7x3f0894

Finding the right lenses for a complex world

J’ai récemment eu l’honneur d’être invité à participer au sixième colloque international sur les relations enseignants-étudiants, organisé par la Sri Adwayananda Public School, à Malakkara, Kerala.

Dans ce cadre, il m’a été demandé d’intervenir en ouverture du colloque, avant une présentation de la Permaéconomie aux étudiants et l’animation d’un Hackathon, suivant la méthode du Pro-action Café, sur l’évolution de l’école de de son réseau de partenaires nationaux et internationaux.

Voici le texte de mon intervention en ouverture (en anglais) :

Principal and general convener,

Members of the Alliance Educational Foundation,

Honored guests,

Dear teachers,

Dear students and alumni,

Ladies and gentlemen,

Dear colleagues,

 

It is a great honor to be with you today, here, for the opening of this colloquium. It is also a great emotion for me to be invited to give this address on education, because I deeply think that education is the best, the most relevant and the most efficient investment we can make to prepare our future.

Teaching can sometimes be done through stories, which can be used as metaphors and are easily remembered. But teaching is also the best way to write the next chapters of our common story. And the least I can say about our story is that it is… unfinished.

So let’s look back a little to find out where we are today before considering how we could write the next chapters.

This is our story. We are, collectively, the main character of this story.  We are, and when I say “we”, I mean we as a specie, Homo sapiens, pretty “bizarre”. Yes, indeed, Homo sapiens is a very strange specie.

For example, we feel anxious about the future. This is quite a paradox as we are, as far as I know, the only specie on this planet to have the ability to consciously plan and act for its future, even on a long-term basis.

We spent a lot of time and energy to compete against each other’s, while so many species, like trees, fungi and even bacteria’s have chosen to cooperate, which appears to be a pretty good strategy, relevant in many different contexts.

We widely put an emphasis on individual intelligence, soon to be broaden (or maybe not) by artificial intelligence. But we dramatically lack the kind of collective intelligence some other living organisms, like insects, have experienced with great evolutionary successes. We, individual geniuses, have developed dumb communities. Bees and ants do it exactly the other way round. That sounds funny, and that would be, if we weren’t facing dramatical issues like the one we must deal with today.

You know the story, so I’ll make it short: global warming, biodiversity loss, soil erosion, pollutions, ocean’s acidification, among other issues, are challenging our ability not only to build a sustainable future, but also a desirable one. A future in which it would be possible for everyone, on this Earth, to express their rights for “Life, liberty and the pursuit of happiness”, as stated in the famous sentence of the United States declaration of independence.

Historically, we, humans, have developed a strong fear about nature. We have tried, not limiting our efforts and indeed with some success, to build walls between us and nature. We have done this since the invention of agriculture, during the epoch called Neolithic, and continued with the development and improvement of technologies. French philosopher René Descartes nailed it, in his “Discours de la méthode”, published in 1637, when he stated that we should act “as if we were masters and owners of nature”.

And, of course, our economy reflects these conceptions. We have developed a “one way” economy, a linear economy which extract, transforms, use and waste. We have developed a dispersive economy, with negative externalities. We have developed a competitive economy, used as a tool of power and domination.  Of course, this could have been done otherwise. And, luckily, this can still be changed. Economy is a tool, not a rule.

But in the meantime, this is where we are. “Seeds, steam and steel”: sounds like a summary of human modernity. “Heat, treat and beat”, would make a good summary of human industry.

As the astrophysicist Hubert Reeves pointed out: “We are on war against nature. But if we win that war, we are lost”.

What we have forgotten, is that we depend on nature. “Every breath you take, every move you make” (no, I will not sing it like Sting), depends on the ability of plants to transform the energy from the sun into some sugars and proteins you can digest, and oxygen you can breathe.

But plants depend on insects for pollination, and on earth worms for the formation of the soil. Insects and worms depends on bacteria’s, they nest in their digesting system, to extracts the nutrients they need. And so on. Every single organism on this earth depends on myriads of other organisms. And we make no exception. We nest, in our body, 1.000 more microbial cells than human cells. This is about 2.5 kg in average. We could not breathe, digest, preserve our integrity and protect ourselves from pathogens without these tiny helpers. When we consider this, and think about all the implications, it can lead to a radical change in the way we consider ourselves in the world. If you have so far considered yourself as an individual, maybe a part of a community or an ecosystem, think about it. You are not an individual. You are an ecosystem. Whenever you want it or not, you are not alone, and will never be.

This is what we are: a sum of complex systems of interactions and interdependencies, ourselves being in interaction with other complex systems of interactions and independencies.

WOW!  Put this way, the world seems much more complex than we ever thought it was. And, yes, indeed it is. And this is great news.

This is great news because, in complex systems, magic happens. Magic, here, in more scientifically sound terms, is called emergence. This property of complex systems means, basically, that a system is more than the sum of its parts. Great news: you can ask for more! This opens the gates for future innovations in so many fields: agriculture, industry, education, local governance, etc.

Nature tells us that we all interact and cooperate in complex systems of interdependencies. That all living organisms are playing a role in dynamic coevolution processes, building resilience and adapting to changes.

There is a great lesson to take in consideration here.

Why not, taking this new vision in consideration, invent an agriculture that will not fight against nature, but play with it? An agriculture that will not “degrade” our environment, but “agrade” it, improving the soils, cleaning the water, storing carbon and creating spaces and opportunities for biodiversity. This agriculture is already here. It is called “permaculture”.

Why not invent an economy that will agrade the environment, by not only offsetting its negative externalities but also by providing positive externalities? An economy inspired by nature, compatible with life principles, relying on cooperation and collective intelligence, preserving the common goods and giving everyone his share? This economy is on its way. I’ve called it “permaeconomy”.

Don’t stop your imagination here. Why not imagine cities, local communities and education systems based on the same principles?

Don’t misunderstand me: I’m not talking about a nostalgia for a “golden age” from the past. This is the opposite: this is a radically new way to consider innovation. Not only technical innovation, even if this one has also a role to play of course, but also “immaterial innovation”: innovation in processes, in organizations, in cooperation, in governance, in management.

You may think that I’m an utopist, but I’m not. Everything I’m talking about has already been experienced, with success, somewhere in the world. Time may sound hard through the lenses of the mass medias, but there is a silent revolution on its way. The next move we need is a change of scale.

And our role, for us teachers, is to prepare our students for this world. We must build knowledge, boost confidence, open minds and imaginations, provide the right lenses to understand complexity, teach to cooperate.

It sounds like a tough job. But can you think about a more stimulating challenge?

Thank you very much.

 

Réalité diminuée

Madeleine Renaud disait « les oiseaux sont les derniers animaux sauvages que l’on peut voir facilement ».

Mais pour combien de temps encore ?

Nous vivons dans un moment bien particulier : 26 ans après le sommet de la terre à Rio, plus de 30 ans après l’apparition de l’expression « développement durable », 55 ans (!) après la publication de « Silent spring », par Rachel Carlson, il est à nouveau question d’un printemps silencieux.

Semaine après semaine, des travaux scientifiques rigoureusement validés nous confirment ce que nous savons déjà. 50 % des populations de vertébrés sauvages ont disparu de la surface de la terre en 50 ans. Les populations d’insectes volants, parmi lesquels les pollinisateurs, ont été divisé par 4 en 40 ans. La disparition des oiseaux, mêmes des espèces autrefois les plus communes, s’accélère sans cesse. Et les océans qui se vident sous les coups de butoir de la surpêche, des pollutions chimiques et sonores, de l’artificialisation du littoral et de l’acidification.

Nous vivons dans un moment où la biodiversité, entendez par là l’ensemble des formes de vie sur terre ; la vie à tous ses niveaux d’expressions, des gènes aux écosystèmes en passant par les espèces ; et, ce qui est peut-être l’essentiel, leurs interrelations entre elles et avec nous ; cette biodiversité donc, qui disparaît, qui s’effondre sous nos yeux indifférents, à un rythme 1000 fois supérieur au rythme naturel d’extinction des espèces.

Ce monde-là, que nous avons déjà presque oublié avant d’en avoir fait le deuil, tant nous « zappons » à travers un flot continu d’informations désordonnées, tant nous avons tout fait pour ériger des barrières mentales et technologiques entre lui et nous, s’efface.

Et c’est, avec lui, une part de nous-même, de notre culture, de notre capacité empathique, de notre humanité qui s’estompe peu à peu.

Il est paradoxal de constater qu’au moment même où nous parlons de plus en plus de « réalité augmentée », que ce soit dans le monde des loisirs ou des applications professionnelles, nous sommes en fait confrontés, chaque jour qui passe, à un monde qui s’appauvri, et qu’il conviendrait plutôt de prendre conscience que nous nous habituons, sans vraiment réagir, à ce qu’il faut bien appeler une « réalité diminuée ».

Notre monde ressemble de plus en plus à celui qui décrivait Philip K. Dick dans son roman « Les androïdes rêvent-il de moutons électriques », qui allait donner « Blade Runner » au cinéma. Derrière l’apparence d’un roman de science-fiction, ce livre est en fait le premier ouvrage grand public sur l’empathie. Ce que Philip K. Dick y décrit, c’est un monde dans lequel les humains, désemparés, perdus, vivent sans aucun contact avec d’autres espèces que la nôtre. Un monde dans lequel les repères sont estompés. Un monde dans lequel vivre en humain est désormais un défi presque impossible, puisqu’il n’y a plus de non-humains.

Il est aussi temps de relire, avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, cet autre texte prémonitoire qu’est la « Lettre à l’éléphant», de Romain Gary. Face aux défis que représentent, entre autres, la montée des extrêmes xénophobes, la radicalisation et les tentations complotistes, il est indispensable de renforcer notre capacité à accepter la différence, la tolérance, le respect, le fameux « vivre ensemble » et l’empathie. Or, cette tâche nous sera de plus en plus difficile à mesure que notre espèce sera de moins en moins entourées d’autres espèces, des plus charismatiques et « sympathiques » aux plus étranges ou dérangeantes. Or, ces vertus-là sont essentielles. Elles sont le socle qui fonde tout engagement. Elles sont ce dont nous aurons le plus besoin pour ce grand voyage vers un monde inconnu, dont chaque jour qui passe nous rapproche.

Le Permanagement

Note : C’est un article important que je relaie aujourd’hui, avec l’autorisation de son auteur, Guillaume Pérocheau, enseignant chercheur à Aix-Marseille Université. En proposant une remise à plat des 4 mythes fondateurs du management, il ouvre des perspectives absolument passionnantes. Je n’en dit pas plus et vous laisse lire. Comptez sur moi pour y revenir bientôt. 

L’échec du Management

Depuis les années 50 nous sommes entrés dans l’ère géologique dite de l’Anthropocène, une ère dans laquelle l’activité humaine est la principale force géologique (Crutzen 2002; Steffen et al. 2007). Or il s’agit d’une Anthropocène péjorative : l’extinction des espèces est 100 fois plus rapide que dans l’ère précédente (Leakey 1996), et désormais, chaque année, le suicide fait plus de morts que l’ensemble des guerres sur la planète (Anon n.d.). Si l’activité humaine est la cause de cette Anthropocène, c’est donc qu’il faut revoir notre vision même de ce qu’est l’activité collective des hommes. Or, le paradigme dominant en ce domaine est le management, dont les mythes et récits gouvernent l’activité dans des millions d’entreprises, commerces, prisons, hôpitaux, universités, ONG à travers le monde depuis presque un siècle. Pour vivre un autre anthropocène, une autre ère de l’homme, nous devons donc faire un changement complet de paradigme en matière de management, de gestion, d’organisation.

Pour construire un pont, faire rouler des trains, soigner des patients dans un hôpital, explorer des fonds marins, faire de la recherche, nourrir les hommes, s’amuser, il faut bien se coordonner, se rencontrer, se donner des cadres, avoir un minimum de planification, il faut aussi échanger. Or, depuis le début de la révolution industrielle, nous avons inventé un ensemble de règles, de pratiques, de récits, de concepts, pour orchestrer l’activité collective. Cet ensemble polymorphe, que nous désignons du mot valise « Management », s’appuie selon nous sur 4 mythes fondateurs :

Les 4 mythes fondateurs du Management

  • Le premier mythe, imposé par les économistes, c’est que l’activité collective a comme but principal de satisfaire des agents économiques rationnels (Smith 1776),
  • Le second mythe, issu de l’impérialisme des grandes nations, est que pour croître, on doit, on peut exploiter des ressources naturelles (Zimmerer 2001),
  • Le troisième mythe, issu des sciences de gestion, est que nous avons besoin de règles et de pratiques pour améliorer la performance des organisations (voir … n’importe quel manuel de Management).
  • Et le quatrième mythe, issu de la politique, est que l’arrière-plan de l’activité collective, c’est la guerre économique perpétuelle (Colin 2012).

Ces 4 assertions sont des mythes, en ce sens qu’elles sont des affirmations auto-réalisatrices (Merton 1948), ancrées dans une vision du monde (une ontologie) dualiste. Dualiste, parce qu’elle sépare l’homme de la nature, le corps de la pensée, le Nord du Sud, le client du fournisseur, etc.

Nous proposons ici une alternative, le concept du permanagement, qui décrit un ensemble de principes et d’outils pour repenser l’activité collective, en renversant en profondeur ces quatre mythes pour tenter de construire un Anthropocène heureux. Il s’agit d’un néologisme entre Management et Permaculture. Le préfixe »perma » renvoie également à la permission (que l’on donne, que l’on reçoit, celle d’être libre) et à la perméabilité, qui est une autre manifestation de l’interdépendance.

Le Permanagement dans un monde non-dual

Nous ancrons le permanagement dans une vision non-dual du monde,(Hanh 1988; Besel 2011; Latour 1999) dans laquelle nous comprenons qu’une femme, un homme, un plant de vigne, une entreprise, un pont, un syndicat, un allemand et un indonésien sont interdépendants les uns des autres, et sont des processus en transformation perpétuelle. D’ailleurs cette ontologie non-duale s’impose d’elle-même dans l’Anthropocène, puisque dans cette ère géologique nous savons que la façon dont je mange à Toulon ou dont tu te déplaces à Dijon, aura un impact direct sur les conditions de vie d’un mineur en Afrique, ou sur le devenir de la grande barrière de Corail. Ce n’est donc pas tant une posture politique ou philosophique que le simple ré-alignement avec la nature réelle du monde.

Le schéma du permanagement présenté ci-dessous s’inspire visuellement de la notion japonaise de l’Ikigaï, et aussi de certaines représentations faites du développement durable, en y ajoutant la dimension « s’organiser ».

Aux intersections de ces cercles, apparaissent les notions de Liberté, de responsabilité, d’équité et de durabilité, qui seront commentées par ailleurs.

Satisfaire Homo Economicus => A) Rencontrer des êtres Vivants

Le premier changement de paradigme concerne la notion d’Homo Economicus. L’idée que les hommes au travail, les hommes consommateurs, sont avant tout des agents économiques rationnels faisant des choix rationnels, dans le but de maximiser leur satisfaction personnelle, cette idée reste encore très profondément ancrée dans nos façons de voir les humains (Anderson 2000). Ce concept d’Homo Economicus, projette l’image d’un humain seul, séparé des autres humains et séparé du monde, tentant de satisfaire ses besoins. Et c’est cet être là, insatisfait et égoïste, que le management tente habituellement au mieux de servir ou d’éduquer, de motiver, de contrôler et au pire de manipuler .

Dans le permanangement, nous défendons l’idée de rencontrer des êtres vivants. L’enjeu de la vie, l’enjeu de la vie en société, du travail, de la vie collective, c’est d’aller à la rencontre de l’immense complexité des êtres vivants que nous croisons chaque jour. A commencer par aller à la rencontre de nous-même, de ce qui nous anime. Les humains ont des émotions , un passé, des habitudes, une culture, une langue, un réseau, des rêves, et éventuellement, une inclination profonde à contribuer, à prendre soin (Böckler et al. 2016; Batson 2011; Singer et al. n.d.; Ricard 2013) L’humain que nous décrivent d’autres branches des sciences sociales, comme l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, les neurosciences, l’histoire, la littérature, est un être infiniment plus riche et plus complexe que cette vision réductrice d’un homme agent économique.

De plus, l’humain n’est pas le seul être vivant sur cette planète, et dans son activité et ce depuis la nuit des temps, il est accompagné par des animaux et des plantes avec qui il vit en osmose, et sans lesquels aucune vie n’est possible. Ces êtres vivants là aussi, nous souhaitons les rencontrer.

Améliorer la performance des Organisations => B) S’organiser en Harmonie

Le deuxième changement de paradigme concerne notre approche de l’activité collective. Lorsque nous manageons notre activité, nous souhaitons avant tout améliorer la performance de nos organisations. Nous travaillons pour le bien d’une entité abstraite, une personne morale, nous la réifions, nous pensons qu’elle a une culture, une autonomie, nous prenons soin de sa structure, de ses processus, de son image, de ses frontières. Nous feignons de croire que nos organisations sont permanentes, et nous souffrons lorsque nous devons les adapter, les modifier, les quitter (Weick 2012).

Dans le permanagement ce n’est pas la performance qui est le but ultime mais c’est l’harmonie. La performance, la structure, les processus, l’image, ne sont là que pour favoriser l’harmonie entre des femmes et des hommes qui souhaitent se coordonner dans le travail. On ne met pas l’accent sur une organisation réifiée, mais sur le verbe s’organiser(Weick et al. 2005). Une entreprise est un processus, une transformation, le résultat des efforts combinés, une flamme. C’est plus un verbe, une action en train de se faire (une entreprise), qu’un substantif, un objet. Nous préférons participer à une entreprise plutôt que de travailler dans une boîte. Entreprendre, c’est prendre ensemble.

Lutter dans la Guerre économique => C) Echanger dans la Paix Economique

Le troisième changement de paradigme concerne le mythe de la compétition. En Occident et dans une grande partie de l’Orient, les guerres chaudes, armées contre armées, ont à peu près disparu. Mais elles ont été remplacées par un climat perpétuel de guerre économique(Colin 2012). Chaque année, ces guerres font des milliers de morts, morts de stress, de maladies chroniques, de pollution, de dépressions. Cette lutte incessante se propage à tous les niveaux. C’est la compétition entre les États-nations, entre les économies, entre les continents, les cultures, les sexes, les entreprises, les employés, les équipes de sports, les partis, les pour et les contre. Nous créons systématiquement 2 camps, 2 antagonismes, une dualité, attachés que nous sommes au mythe de la compétition (Kohn 1986). Mais tôt ou tard, la compétition mène à la violence. Et en attendant, il n’y a presque pas de discours sur un possible après-guerre.

Le permanagement veut porter un discours de paix économique (Duymedjian & Huissoud 2012). L’activité collective n’a pas comme objectif d’être en lutte et de gagner le combat contre les autres. Son horizon est de créer, d’échanger et de partager des ressources, des connaissances, de la nourriture, des jeux, des loisirs, pour le plus grand nombre, et en respectant la place de chacune et de chacun, animaux et écosystèmes y compris. Nous parlons volontairement d’échanger parce que l’échange commence souvent par le don et que le don est à la base de toutes les sociétés humaines (MAUSS n.d.; Alter 2009).

Exploiter des ressources naturelles => D) Prendre soin de Terre-Mère

Le quatrième changement de paradigme que nous proposons concerne notre relation au monde. Dans une vision traditionnelle dualiste, le monde et en particulier le monde naturel, apparaît comme un décor pour l’activité humaine (au mieux) ou une possession de l’homme (au pire). Il y a une séparation, une grande fracture, entre l’homme et la nature(Oelschlaeger 2007; Goldman & Schurman 2000). Dans les racines du management, né au 19ème, dans une période ou la terre semblait infinie, philosophiquement encore plate, la nature est un stock de ressources naturelles que l’on peut exploiter et transformer.

Dans le permanagement, nous comprenons que les êtres humains sont une partie de la nature. Nous sommes de la poussière d’étoiles, mais bien plus encore nous sommes la poussière de la planète Terre : nous en venons et nous y retournons. Un être vivant n’est que l’expression temporaire d’une possibilité de la planète. Dans nos actions collectives, lorsqu’elles sont faites avec cette conscience-là, notre plus belle motivation est de prendre soin de notre Terre-mère, c’est à dire de prendre soin de nous-mêmes, et de nos enfants(Rabhi 2012; Latour 2013).

Au final, le permanagement c’est d’aller à la rencontre d’êtres vivants pour s’organiser en harmonie afin d’échanger dans la paix économique en prenant soin de la terre mère.

La suite ?

Dans notre schéma, et pour insister sur notre ontologie non dualiste, les quatre cercles se chevauchent, et désignent d’autres territoires. Dans un prochain article, nous reviendrons sur ce qui se joue sur ces intersections, qui suggèrent d’autres retournements de postures, d’autres remises en cause des principes canoniques d’un monde managé :

  • Libre, vient adoucir le contrôle
  • Equitable, vient assouplir la compétition
  • Durable, vient remplace l’accaparation
  • Responsable, vient questionner la consommation

(A suivre)

Vous pouvez citer cet article en utilsant ce DOI10.13140/RG.2.2.12850.50889

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Article publié initialement ici : https://www.linkedin.com/pulse/le-permanagement-guillaume-p%C3%A9rocheau/

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Dates des prochains « formalab » permaéconomie

Avec ma nouvelle structure, Pikaia, nous organiserons en 2018 trois nouvelles sessions de formalab Permaéconomie.

Sur un format de 3 jours, ces ateliers de formations / laboratoires seront appliqués à la conception de modèles économiques ou de modes de productions innovants et durables ainsi qu’au management des organisation. Il vous permettront de bonifier vos projets, ou d’en faciliter la maturation, en prenant appui sur les fondamentaux éthiques et les principes de conception de la permaculture.

Programme

Jour 1

Constitution du groupe d’apprentissage, partage des aspirations individuelles, découvertes

  • Ateliers : Etat des lieux de nos modèles agricoles, économiques et managériaux
  • Compléments et apports théoriques
  • Présentation des 12 principes de la Permaculture selon Holmgren et Mollison et exploration de leurs applications – atelier et partage de savoirs

Jour 2

Exploration, partages d’expériences et mise en pratique

  • Les 12 principes de la Permaculture : exploration de leur application dans le champ de l’économie, de du management et des systèmes de production – atelier et partage de savoirs
  • Partage d’expériences et retours sur des cas concrets
  • Apports théoriques sur la thermodynamique, le biomimétisme, l’économie circulaire et les organisations agiles
  • Lancement des ateliers du 3ème jour : choix des sujets et constitution des groupes

Jour 3

Approfondissement, appropriation, contextualisation

  • Ateliers : Mise en application des principes de la permaculture à vos projets et actions
  • Partages, compléments et mise en perspective pour application dans vos contextes professionnels

Dates :

  • Les 23/24/25 mai à Paris
  • Les 9/10/11 juillet à Marseille
  • Les 19/20/21 septembre à Toulouse

Tarif : 1.250 € (Net de Taxes) par personne pour les 3 jours (hors repas et hébergement).
Tarif dégressif si plus de 3 inscrits de la même structure.
Possibilité de conventionnement pour prise en charge par les OPCA.

Pour vous pré-inscrire, veuillez compléter le formulaire en ligne suivant :
https://fr.surveymonkey.com/r/XCL7TBV
(Votre inscription ne sera effective qu’à réception de la convention ou du contrat signé)

Pour tout autre renseignement : emmanuel.delannoy[arobase]permaeconomie.fr

Demain, réconcilier l’économie et le vivant par le biomimétisme

Le 9 avril, à l’occasion des 30 ans d’INDDIGO, véritable entreprise laboratoire du développement durable, j’aurais le plaisir de participer à une table ronde intitulée « Demain, réconcilier l’économie et le vivant par le biomimétisme », aux cotés de Kalina Raskin, directrice générale du CEEBIOS, et de Paul Boulanger, auteur d’une thèse sur le biomimétisme appliqué aux stratégies d’entreprise.

Cette table ronde fera suite à une conférence, sur le thème « De l’économie circulaire aux organisations agiles, du design aux matériaux éco-conçus, que peut-on apprendre de 3,8 milliards d’années de R&D en soutenabilité ? » donnée par Tarik Chekchak, expert biomiméticien, fondateur de Biomimicry Europa et ancien directeur scientifique de l’équipe Cousteau.

La soirée sera aussi l’occasion d’une double annonce : celle de la création d’une nouvelle filiale d’INDDIGO, dédiée aux solutions biomimétiques et à l’accompagnement de la métamorphose des entreprises ; et celle du lancement d’une nouvelle collection dédiée au biomimétisme aux éditions Rue de l’échiquier.

La soirée aura lieu à la Maison des Associations de Solidarité, à Paris dans le 13ème arrondissement et commencera à 18 heure précise.

Compte tenu du nombre limité de places disponibles, il est nécessaire de s’inscrire par courriel à l’adresse : inddigo.30ans@inddigo.com

Vous pouvez télécharger ici le programme complet ainsi que que l’ensemble des informations pratiques nécessaires : Invitation INDDIGO fête ses 30 ans le 9 avril.

Permaéconomie à nouveau disponible en librairie !

Un temps indisponible du fait de l’épuisement du premier tirage, Permaéconomie a été réimprimé et est en cours de réacheminement vers le distributeur. Il devrait être disponible en librairie, et à la commande, à partir de la fin du mois de Mars.